Les Idées sont à l’épreuve des balles

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

(Mark Twain)

Ben Ali, je me souviens de son regard, dans la rue, dans les hôtels, dans tous les bâtiments officiels, son regard méprisant hautain, celui du parfait petit usurpateur, et qui dit à son peuple: taisez-vous, je suis votre maître.

Je prends toujours un peu de retard, quand il s’agit de chose importantes. De choses qui méritent mieux, qui demandent l’immédiateté, une réaction vite consommée, mais… Je vous prie de me pardonner. Je n’arrive pas à sortir le moindre mot dans la précipitation. Je suis muet. Aujourd’hui, le visage qui m’a longtemps hanté est tombé, et dans les rues de Tunisie, c’est le chaos.

 

Révolte de jasmin par Boulet

Révolte de jasmin par Boulet

Je n’y ai pas été longtemps, une semaine, le temps de prendre la température, de visiter, de se sentir observé par son portrait. Je me souviens de l’accueil des gens, leurs paroles comme si chacune décelait un message secret, tant ils devaient faire attentions à leurs dires. « Ici, même les murs ont des oreilles » nous a dit notre guide, à voix basse, dans le car qui nous menait à l’aéroport.

Certains diront que c’est court, pour s’attacher à un pays, pour savoir – SAVOIR – pour en dire quelque chose, avoir la prétention de croire que son avis compte… Là n’est pas la question. Je dis que c’est assez pour savoir – SAVOIR – ce qu’un portrait croisé une cinquantaine de fois par jour – dans les rues, les hôtels, sur les voitures de police, dans les bâtiments officiels, sous les drapeaux – peut avoir d’oppressant. Ce n’est pas la seule chose que je retiens de ce pays – la culture, l’architecture, les gens – mais c’est ce qui m’a mis mal à l’aise. Je n’ai jamais eu l’insouciance du touriste qui, marchant dans la rue, ne vois pas son regard, pas une seule fois ne s’est posé la question, de savoir – SAVOIR – ; Non.

Alors hier, je n’ai rien pu faire, rien, avant de savoir – SAVOIR – qu’il était tombé. Le dictateur, l’usurpateur, le roi de pacotille, président-polystyrène, maître corrupteur. J’ai suivi sa chute d’un oeil joyeux, exalté, minute par minute, rédigeant de maigres messages d’encouragements lancés ensuite dans les milliers d’autres, essayant de trier les informations, pour savoir – SAVOIR – ce qui se passait vraiment, où et quand (a-t-il décollé? Il est à Paris. Paris? Château-Chinon. Il est à Malte. Non, Toujours en Tunisie… ça y est, on l’a déboulonné, il n’est plus là. Il est tombé).

Un Cri de Joie

 

Place de la République, samedi 15 janvier. (E.A.)

Place de la République, samedi 15 janvier. (E.A.) (source: liberation)

On aurait pu entendre l’ordinateur hurler de joie. Il est tombé. Dix minutes plus tard, la page Wikipedia du dictateur était mise à jour, avec cette date: 14 janvier 2011. Moi aussi je suis né ce jour là. Cela peut paraître dérisoire, mais l’écrire, le voir écrit – SAVOIR – c’est tout un symbole. Une date arrêtée, enfin, la fin d’un règne injuste et totalitaire de vingt-trois ans.

« Et après? » ce sont demandés les journaux. Et après? Ils peuvent parler. Parler librement, dire ce qu’ils pensent, penser, déjà, c’est pas mal. Aussitôt on remarque : pas un seul barbu dans les manifestations. Juste des gens, des femmes, des hommes, des jeunes, des vieux, des enfants, des avocats, des cadres, des commerçants, des chômeurs, des étudiants – le peuple.

Dans l’après-midi, il y a eu ce technicien, sur TV7 – la chaîne du pouvoir – qui s’excusait au nom de tous les journalistes du traitement des évènements – ils étaient obligés, ils n’ont aucun pouvoir. Un appel à la révolution en direct, sur la chaîne officielle, « j’en pleure », écrit une internaute.

Et puis il y eut ce commandant de bord, à l’Aeroport de Tunis, qui a refusé de faire décoller l’avion qui devait mener la famille Trabelsi (le pouvoir) hors de Tunisie.

Et les autres, qui continuaient de manifester alors même qu’ils étaient traqués par la police tunisienne, la police de Ben Ali – qui en ce moment même pille tout le pays.

Une étincelle

« Derrière ce masque, il y a plus que de la chair. Derrière ce masque, il y a une idée, et les idées sont à l’épreuve des balles« 

(V for Vendetta)

 

Mohamed Bouazizi

Mohamed Bouazizi

Mohamed Bouazizi, petit vendeur à la sauvette, humilié par la police de Ben Ali, poussé à bout, s’immole par le feu à Sidi Bouzid devant le siège du pouvoir.

A Chaque révolution, il faut une étincelle, une sorte de prise de conscience qui éclabousse les braise d’un feu de colère. Derrière le sang, l’Idée survit, et enfle à chaque mort. L’Idée, c’est la vrai révolution, car une révolution sans Idée n’est qu’un vaste massacre sans fondement : une révolte avortée.

Ces morts qu’il faut saluer pour leur courage exceptionnel. Celui de se soulever face à un mur, un mur gigantesque qui parait impossible à détruire. Le peuple Tunisien mérite les applaudissements du monde entier – des peuples du monde entier – pour avoir osé se révolter – se révolter, un acte désuet dans notre France d’aujourd’hui quand même s’indigner est passible des pires insultes.

Je n’écris pas pour donner des informations sur la situation actuelle en Tunisie. Je sais seulement que l’armée essaye de maîtriser la police qui pille le pays, et qu’ils ont besoin d’aide. Je sais aussi que l’appel de la liberté est plus fort que les impacts de balles, plus fort que la mort, plus fort qu’un bataillon de pillards en uniformes noirs.

Je sais que son portrait va peu à peu disparaître des rues pour laisser respirer le peuple, le laisser penser, le laisser parler, le laisser SAVOIR.

Enfin

Je ne sais pas si j’ai dit tout ce que j’avais à dire. C’est juste un de ces moments historiques, un de ces moments de vie pendant lesquels on se sent fier d’appartenir à l’humanité – rattrapant tous les jours où l’on en avait honte. Et si vous trouvez mes mots trop exaltés, trop grands, ou trop quelque chose d’autre, regardez en arrière, la cendre, la poussière, le désert des illusions perdues et vous comprendrez: il n’y avait plus rien à espérer, et la révolte est venue comme une étincelle allumer le flambeau sec de la liberté.

Je souhaite du courage au peuple Tunisien,

Amitié,

Oskar K Cyrus

PS: Je ne parlerai pas du communiqué pitoyable de l’Elysée, ni du soutient actif de la France à Ben Ali et son régime, ni du soutient de DSK : Ces gens-là ne méritent pas que l’on aie honte pour eux.

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Une réflexion sur “Les Idées sont à l’épreuve des balles

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