Mon fantôme, et vice-versa

Il fallut me traîner jusqu’à l’endroit de ma tombe. De la mort à la naissance, dans cette ligne brisée d’effort et de mépris, je me suis fait un chemin comme les vers dans mon estomac. Je suis mort d’imbécile, de Honte, à vous me voilà. Hier il en faudra, trop – pas assez à son goût – qui eut la bonne volonté de : mon fantôme et vice-versa.

Le premier morceau que je mange est un bout de sa folie. Goût fort et amer. Acide. Dégueulasse mais j’aime. Putain de prison où je me sens si seul, mon fantôme et vice-versa.

Mon camarade fut mort au deuxième coup de poignard dans son coeur de chien. Chien tendre et pathétique bête. Doucement simple. Salement con. Dans le couloir il n’y eut personne pour entendre le fameux gargouillis du gibier qu’on abat. Gardiens certainement plus occupés à sodomiser les nouveaux qu’à surveiller les fous. La viande pourrie. Leur foutre perdu se sent d’ici, étalé sur les murs gris-sombre et sales autour des portes d’acier. Je ne fais pas attention au bruit de clé qui résonne. Il y a toujours dans ce trou un bruit de ferraille et de rouille, raclé violemment. Je vais bouffer son coeur, pendant que l’autre benêt me regarde, vaguement intéressé par la couleur du sang qui se répand sur le béton. Il me dit :  » ça va se voir, le sang. Comme ça, ça va se voir… » Je lève la tête vers lui, lui lance un sourire comme on en lance à son chien. Il me répond. Comme un chien. Comme un amant, et ça me terrifie. Je lui dis :  » C’est normal, si un crime ne se voit pas, ce n’est plus un crime, et ça ne sert à rien. » J’aime bien le sang, ça marque, ça souligne, ça rempli. Benêt mais adorable, il me donne encore un de ses sourires.

La seule chose qui me vient, c’est que ça a un goût de cerf. Une chaire pédante et fière. Trop de goût, trop d’arôme, trop de tout.

De toute manière, ça n’était pas son coeur.

Benêt mais adorable, il me dit que je devrais me préparer à sortir parce que le gardien à terminé avec le gamin de ce matin  » tu sais, le sourd avec un oeil de verre… » Il va venir bientôt parce que, l’air de rien, entre deux de ses sales insultes, entre deux de ses coups de rein, entre deux sanglots du gamin, il l’a entendu, le fameux gargouillis du porc qu’on éventre.

Et puis, j’entends déjà ses pas dans le couloir, ses reniflements de vieux beauf, son pas gêné par son ventre vulgaire.

Il s’arrête, crache deux fois parterre, tambourine à une porte pour emmerder le monde et reprend sa marche.

Il s’arrête,

Il prend sa clé,

Ouvre les deux verrous,

Le cadenas,

ouvre la porte.

Il devient blanc et dit:

« Oh merde! »

Et puis je me suis retrouvé parterre, le ventre ouvert à regarder mon propre cadavre. J’ai vu au dessus de moi deux sourires sanglants et un gros terrifié qui sentait le foutre et le viol.

Je ne comprends pas. Je ne comprends pas et je n’arrive pas à réfléchir. Putain, je ne comprends pas. Dans le noir, parterre hier sous mes yeux, il y aura :

Mon fantôme, et vice-versa.

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Mon fantôme, et vice-versa de Oskar Kermann Cyrus est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
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