Premier jour : Sans Dieu

Trismegistus, par Marilyn Manson

Je n’ai plus peur. Vous savez, il a essayé de m’asservir. De me faire plier. De me faire dire : je ne vaux rien, je ne suis rien, à genoux, prie et meurs. Il me disait, me murmurait à l’oreille : repens-toi! Alors j’ai su, je sais, j’ai regardé la lumière en face, j’ai levé les yeux. Je me suis levé. J’ai hurlé. Je suis devenu blasphème. Chronique du temps qu’il fait, rayon Enfer, etc…

Sans Dieu. Je suis revenu couvert de bleus. Je ne sais pas tellement comment c’est arrivé. La littérature m’a frappé, sans doute, et puis le trottoir puant sur lequel elle m’a jeté. Du verre brisé dans les pieds, dans les mains, sur ma tête. Sans Dieu : Je me relève. Comme prévu, je ne l’ai pas terminé, le roman, il fallait bien s’y attendre, l’échec est mon lot. En vérité, comme toute loi que je ne comprends pas, les ultimatums m’ennuient. En particulier ceux que je me lance moi-même. A la minute où je dis « avant la fin de l’année », je ne peux rien démarrer « avant la fin de l’année ». Pathétique, n’est-ce pas?

Mais passons sur mes échecs, je ne me repens pas. Je suis fier de n’être même pas asservi à ma propre conscience, libre jusque dans la folie, je tomberai heureux d’être incontrôlable. J’ai pensé, j’ai tué. Sans Dieu. Je me suis levé. Et puis j’ai hurlé, à sa face, au monde qu’il prétendait représenter, Dieu, le Diable, n’importe quelle stupide entité créée pour faire durer le mal de vivre, n’importe, qu’importe, j’ai crié.

La vérité, c’est que le premier jour, Sans Dieu, je me suis levé. J’ai vu le jour et je n’ai pas compris le mystère, mais n’importe, qu’importe, c’était beau. La nuit hésitait entre aube et brouillard, terminant sa course dans une lune affaiblie, et puis comme toute agonie, dans une mort pathétique. Je me suis demandé pourquoi certains avaient besoin de Dieu, je veux dire, pas le Dieu qui est à l’intérieur de nous même, celui qui s’est caché dans nos coeurs pour rester introuvable ; non, le Dieu des chrétiens, des juifs, des musulmans, le Dieu de toutes les sectes puantes de la Terre, le Dieu vengeur, colérique, incontrôlable, crassement stupide.

Ma foi, si je trouve le Dieu des chrétiens, je suis perdu : c’est un despote, et, comme tel, il est rempli d’idées de vengeance ; sa Bible ne parle que de punitions atroces. Je ne l’ai jamais aimé ; je n’ai même jamais voulu croire qu’on l’aimât sincèrement.

(Stendhal, Le Rouge et le Noir)

La vérité, voyez, ma vérité, c’est que le seul Dieu auquel je crois, c’est mon propre coeur. Peut-être aussi je n’en ai pas trouvé d’autre à adorer. Non pas que je m’idolâtre, c’est bien assez souvent le contraire. Mais pour ne pas tomber. Pour rester digne. Il faut que je crois en moi. Que je ne baisse pas les yeux sous les insultes. Et qu’est-ce que Dieu nous apprends? Qu’il faut croire et se taire. Tendre l’autre joue. Accepter sans broncher son jugement. Pourquoi donc nous avoir donné l’esprit?

O toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
Dieu trahi par le sort et privé de louanges,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

O Prince de l’exil, à qui l’on a fait du tort,
Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,
Guérisseur familier des angoisses humaines,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
Enseignes par l’amour le goût du Paradis.

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

O toi qui de la mort, ta vieille et forte amante,
Engendras l’Espérance, – une folle charmante!

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui sais en quels coins des terres envieuses
Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi dont l’œil clair connaît les profonds arsenaux
Où dort enseveli le peuple des métaux,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi dont la large main cache les précipices
Au somnambule errant au bord des édifices,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
De l’ivrogne attardé foulé par les chevaux,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre,
Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,
Sur le front du Crésus impitoyable et vil,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles
Le culte de la plaie et l’amour des guenilles,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Bâton des exilés, lampe des inventeurs,
Confesseur des pendus et des conspirateurs,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère
Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

PRIÈRE

Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs
Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence!
Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,
Près de toi se repose, à l’heure où sur ton front
Comme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront!

(Charles Baudelaire, « Les litanies de Satan », in Les Fleurs du Mal)

Qu’importe au fond que Dieu n’existe pas. Le plus important est de croire en soi. Quel intérêt d’adorer un Dieu laissé en l’état de vague hypothèse… Quel intérêt de se repentir à un esprit supposé, quand la seule réponse reçue n’est qu’un vague écho porté par un vent trompeur… Face à l’idée de Dieu, l’interrogation reste interrogation. Je n’ai pas de temps à gâcher en pareilles sottises.

J’ai toujours rêvé de tuer Dieu. Si bien que j’ai été déçu quand j’ai su qu’il n’existait pas. Il me fallait un meurtre, mon poignard s’est donc retourné vers moi. C’est de la folie pure, je le sais, mais je n’y peux rien, il me faut un meurtre, et la littérature a choisi pour moi. Au bord du monde, au bord de la gloire, de la mort, des portes du paradis supposé. Je ne suis que des mots destinés à brûler. Un autodafé. La nuit je rêve d’auto-crucifixion, des pierres que je me jette, et je ris de ceux qui rêvent de leur place au paradis. J’ai visité le paradis, j’ai passé cette porte aux gonds rouillés, traversé cette lande déserte, j’ai entendu les soupirs d’ennui. Je préfère me damner. Je préfère l’Enfer, s’il existe, si tout cela existe. Je préfère les flammes. Je préfère le fouet à la caresse des nuages. Appelez-ça déviance. Appelez-ça pulsion malsaine. Appelez-ça folie. Jetez-moi en Enfer, je vous laisse le Paradis.

Mes chers compatriotes, libérons-nous de l’oppression du fascisme chrétien, libérons-nous de l’oppression du fascisme de la beauté. Je vois bien que vous essayez tous de ne pas être laids, d’être mieux que les autres, de gagner votre place au Paradis. Mais je vous le demande : voulez-vous vous retrouver dans un endroit rempli de CONNARDS? (Marilyn Manson aux MTV music awards 1997)

Dans la même veine, William Blake dans ces carnets à écrit une « Réponse au pasteur » :

« -Que n’apprenez-vous du mouton la paix sereine?

-Merci! Après cela vous tondriez ma laine! »

Cruelle absence, vieux père capricieux, popstar en berne, Dieu imposteur est un monarque sur le déclin, vieillissante idole fissurée, aigrie et cruelle:

« Alors le Vieux Nobodaddy

Péta, toussa, rota là-haut;

« J’aime, dit-il, qu’on pende et qu’on écartèle

Comme j’aime la guerre et la boucherie.

Au diable prières et chants

S’ils ne me rapportent le sang

De milliers, qu’on les branche ou mène à la tuerie. »

(William Blake)

Vous savez j’ai le sang en horreur, quand ce n’est pas le mien qui coule. Qu’importe mes cicatrices, qu’importe mes blessures, je sais que je m’en relèverai toujours. Mais celle des autres. Rien de plus insupportable que de regarder, impuissant, quelqu’un se détruire pour une idée abstraite. Qu’elle soit Dieu, l’amour, ou autre. Voir le sang couler pour un combat que le soldat ne comprend pas, et feint d’accepter. Insupportable monde, absurde société qui oublie les cause et les raisons, arrête de penser.

« Ce mystère, dit-on, ne cessera jamais:
Du prêtre vient la guerre et du soldat la paix,

Là les âmes des hommes s’achètent et se vendent
Ainsi que l’enfance encore au sein,
Et l’on mène la jeunesse à l’abattoir
Et la beauté vaut un morceau de pain. »
(William Blake, « L’image humaine »)

Premier jour. Corps nouveau déjà bardé de cicatrice. J’ai fouillé mon coeur pour détruire le Dieu qui me rongeait de l’intérieur. J’ai échoué, mais je l’ai blessé. J’ai des trous dans ma tête, la littérature me tient en laisse. A quatre pattes sur la page blanche, je vomis des larmes d’encre.

Je lève la tête, la rage creusée en longs sillons sur mon visage. Ma face ridée par la colère. Je lève la tête. Je regarde l’idée de Dieu en face, je le défie, je l’insulte. Je le frappe, je lui coupe la tête. Libre dans ma folie, seule la littérature pourra tenir mes chaînes. Mon propre esclave, mon propre maître. Debout.

Sincères Condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

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