Au commencement, ce n’était pas de la douleur

J’ai regardé la corde. Je respirais. Je respirais et j’ai regardé la corde comme si elle était déjà souillée de mon sang. Cette fine corde. Fine corde. La veille, la musique, j’emportais avec moi les cris de quelqu’un d’autre. Un vacarme allant et venant, crochetant, se fermant, se rouvrant en cadence, petite lueur dans la frêle mélodie, crescendo et puis finale, dernier souffle, de toute façon la première fois n’est jamais qu’une répétition. Et le crime jamais qu’une partition. La vie. Le compositeur. Je ne suis que deux mains sous une tête de douleur. Le trottoir dur sur lequel je me prostitue, le béton et les pavés de la musique et de la littérature.

La vérité, je suis une pute. Vous croyez, vraiment. De toute façon écrire a quelque chose de vulgaire, d’indécent. C’est sans cesse vouloir se livrer mais sans cesse avoir le besoin de travestir cette confession. Avec de beaux mots, de belles phrases, que vous puissiez lire dans votre fauteuil. Ne pas trop choquer vos yeux fragiles. Être doux, amener le crime comme s’il était déjà joué, inéluctable, amener ce crime avec des mots de satin. Surtout qu’il ne fasse pas trop de bruit, du genre ce gargouillis un peu dégueulasse quand on égorge quelqu’un. Du genre une putain de rupture dans une phrase. Une rupture dans ta putain de syntaxe, ou, du genre, une rupture dans ce putain de putain de vocabulaire mondain, du genre, du genre, du genre trop de violence trop d’inconfort trop de mots pas assez de virgule de point de ponctuation en somme vous le savez vous ne le dites pas mais vous le savez dites-le dites-le pas assez de pas assez de pas assez de respiration. La vérité, je suis une pute, un fou qui ne sait pas ce qu’il écrit. Un pauvre type derrière sa plume, et il appelle ça plume pour faire mieux que ce clavier moche et cet écran trop lumineux qui tape qui tape dans sa pauvre caboche. Son visage reflété, peut-être trop de rides trop de vie passée à ne rien faire. La pression du temps qui passe et de la mort qui court vers moi. La pression d’y rester. La putain de pression d’y rester. la peur, l’angoisse sourde de n’avoir rien fait avant d’y passer, de l’autre côté, de passer de l’autre côté de ce rideau trop blanc. Et puis dans le néant absurde des gens pas comme il faut.

Vous savez, la vérité, il ne s’aime pas. La vérité, c’est qu’il a toujours écrit pour qu’il s’aime. Et que ça ne marche pas. Et qu’à chaque ligne la détestation. L’horreur de vivre, le goût du sang. Vous savez la vérité, c’est qu’il ne sait pas. Et qu’il ne sait pas ce qu’est savoir, et que par conséquent, il ne saura jamais. La vérité, vous savez, la vérité, c’est qu’au commencement, ce n’était pas de la douleur. Juste un bourdonnement comme ça, le choc sourd et ralenti de deux paupières qui se ferment une dernière fois. Au commencement, au commencement ce n’était pas de la douleur. C’était juste un vacarme, un bruit un peu gênant qui brisait un peu le quotidien, un bruit juste un bruit continu et lâche qui brisait le quotidien. Au commencement, au commencement, au début, ce n’était pas de la douleur, mais juste un bruit, vous savez, qui commence à taper lentement sur votre tête, vous savez, puis plus vite, et de plus en plus vite, et de plus en plus fort, et qui n’arrête pas, et qui rit, et qui hurle, et qui n’arrêtera jamais, jamais, jamais plus.

J’ai regardé la corde. J’ai regardé la corde et le cendrier renversé. J’ai regardé la corde, le cendrier renversé, et la feuille noircie par la folie. La quête de l’identité, c’est une blague. Une farce. Vous aurez beau chercher, l’identité, vous ne la trouverez pas. L’identité. Elle n’existe pas. Voilà, voilà la vérité. La vérité c’est que je ne suis qu’une pute. Une putain sur le trottoir sale de la littérature. Et la musique, pendu à ma corde de piano, androgyne pleurant la perte de son corps. Je ne sais pas. Je ne sais même pas si je dois tout écrire. Je ne sais pas s’il y a un pacte. Je ne sais pas si je devrais quand même vous laisser tranquille.

J’ai regardé la corde. Je respirais, et j’ai regardé la corde comme si mon sang coulait déjà dessus. Mon pauvre cou fendu en un sourire trop rouge. Je l’ai regardé, le type en face. Celui qui voulait me prendre un peu par surprise en me jetant des « je t’aime » périmés de l’an dernier. Je lui ai pris sa veste parce qu’il m’énervait. J’avais froid. En fait, j’ai toujours froid, mais là un peu plus. Je sais que j’avais besoin de lui, besoin de tomber dans les bras de ce connard qui ne voulait qu’une chose. Que je montre mes faiblesses. Pauvre salaud qui voulait que je pleure pour montrer à quel point je suis faible. Pour montrer à quel point je suis détruit. A quel point j’ai besoin de. Et puis merde. Le dire à lui ne signifie pas le dire à vous. Je ne sais même pas qui vous êtes. Vu de mon côté, vous êtes du langage, de la littérature, un peu de folie sur un feuille de papier. Vous n’êtes même pas vrais. Vous n’êtes que des failles dans un tas de papier. Alors je lui ai montré mon passeport, ce bout de carton inutile qu’on m’a donné tout rempli de points d’interrogation. Pas de nom. Pas de sexe. Pas de domicile. Pas de lieu de naissance. Pas même un visage. Lui, je sais comment il s’appelle. J’ai un peu honte de le dire parce qu’il a un nom débile. Du genre nom amerloque, de série, ou de mauvais roman de gare. Mauvais, roman de gare, voilà des mots qui se ressemblent. Son nom, c’est Tod. Il fume une cigarette parce que son rôle a été écrit comme ça. Il me tend la main mais je sais que c’est du carton-pâte. Je sais qu’en vrai il me lâchera, comme les autres prises de la même scène. Comme les autres fois. Son nom c’est Tod, et il répète son texte, encore une fois. Il sourit parce que je n’ai pas pris sa main. Je lui dis que je sais que c’est pour de faux. Je sais que c’est du chiqué, du toc, du rien du tout. Il sourit et retire sa main, il me regarde et essaye de me faire pleurer. Et la vérité, c’est que je commence à avoir mal.

De toute manière, ce n’était pas vrai, ne soyez pas triste, c’était un naze. Je l’ai effacé parce qu’il m’énervait. Je vous l’avais dit. Un crime, ça n’est jamais qu’une partition. Et la première fois, jamais qu’une répétition. La vie, le chef d’orchestre, des mains qui tournent autour des ficelles. Là, on peut dire que ma vie ne tient qu’à un fil.

Je prends le flingue et regarde toute la merde que vous venez lire. Je me demande juste si j’aurai le temps d’écrire ma mort et d’appuyer sur « envoyer ». Je ne sais pas. Il faudrait que ce soit super rapide, quand même. La folie n’est jamais qu’un état passager, dit-on. Et bien chez moi, elle restera définitive. La folie, quotidien d’embrouille embrouillé jusqu’aux yeux. Je prends le flingue et hésite entre ma tempe et la bouche. La vérité, c’est que je n’ai qu’une peur : me rater. La vérité, c’est que je choisis à la Werther, une balle dans l’oeil droit. Je prends le flingue et j’hésite. Je vous dis adieu tout de suite, j’écris que j’appuie sur la détente, le temps ensuite de décrire la balle qui me traverse, j’appuie sur « envoyer », et j’appuie sur la détente. Ou alors

***

Le soleil s’est levé. J’avais des larmes plein le visage. La souffrance, et ça dure. La douleur de toujours en finir sans jamais vraiment terminer. La douleur de ne jamais pouvoir mourir. Et de ne jamais pouvoir aimer. La vérité. Je suis la douleur. Je suis la souffrance. Je suis la musique, la sonate, l’agonie. La vérité. La vérité, c’est que je suis, je suis, j’aspire et je suis, je suis la littérature.

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