De l’insurrection de la Joie à la résurrection de la Haine

Bastille 18 Mars 2012

Je ne savais pas trop comment écrire cette note. Comment contenir la joie immense mêlée à la tristesse et à la rage. J’ai décidé de me laisser aller, et de jeter tout cela comme ça vient. Comme un torrent de colère dans l’océan trouble de réactions qui inondent la toile et les médias. Dans cette note je ne désignerai pas des coupables sur les  tueries de Toulouse et Montauban. Je montrerai du doigt ceux qui en ont fait trop, les profiteurs, les charognards, les indécents, les stupides. Et qu’importe si d’aucuns pensent que je vais trop loin, je ne suis pas diplomate, je ne suis pas un homme politique soucieux de surveiller ses mots et son langage. Je ne suis qu’un cri, débrouillez-vous avec ça.

Bastille empourprée

Arrivée en gare, seul, je suis heureux d’être à Paris. Vous savez, j’ai une vision peut-être trop romantique – dans un sens littéraire – de cette ville que j’adore. J’aime cette ville qui a sa part d’ombre et sa part de lumière. De ses trottoirs sales à ses flamboyantes dorures, je ne rejette rien. Paris est une ville dégueulasse, puante, bruyante, trop agitée, et j’aime ça. L’impression de pouvoir passer totalement inaperçu. Le paradis de l’anonymat. Mon Eden. Mais si je suis revenu d’un exil lointain, prenant le train de nuit pour pouvoir apprécier le matin, quand la ville doucement se lève, c’est par l’intuition que je vais vivre un moment historique. Et historique, ce moment le fut.

Après un pèlerinage nécessaire sur la tombe d’un vieil ami (je vous conterai cette visite dans une autre note), je me rends place de la Nation, départ de la marche pour une 6e République que le Front de Gauche appelle de ses voeux. Décoration abondante, ambiance de fête malgré la météo qui visiblement était d’humeur réactionnaire, mais assez peu de monde. Et en vérité, je n’ai pas vu le moment où la place est passée de « peu de monde » à « pleine à craquer ». Je ne sais pas trop ce qu’il s’est passé. Avec une rapidité stupéfiante, le métro s’est mis à cracher un flot incessant de visages souriants et de drapeaux rouges. Pour ma part, voulant rester mobile, je voguais entre les différents cortèges, prenant la température de l’insurrection civique qui allait débuter. A dire vrai, au départ de la marche, il était strictement impossible d’avoir ne serait-ce qu’un léger aperçu de la mobilisation. Le carré de tête était lui-même devancé par des milliers de sympathisants se dirigeant vers la Bastille pour ne pas rater une miette des concerts et du discours de Jean-Luc Mélenchon.

Ce joyeux désordre a défilé dans la joie. La véritable. Non pas la colère aveugle, celle qui parfois, je le reconnais, me fait écrire des textes pleins de rage ; mais l’espoir, puissant, de voir un monde nouveau émerger des ruines de ce régime à bout de souffle, un monde meilleur portés par tous, et non par la bulle imperméable des puissants. Nous n’étions qu’un seul peuple, qu’une seule espèce: la race humaine. Unis dans la marche pour la fin des privilèges, pour la fin des discriminations, pour la fin de la stigmatisation des étrangers portés par les deux candidats de l’extrême-droite en France: Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy. Déluge de rouge s’étendant jusqu’à cette place qui n’attendait que nous, éclairée par la lumière de la raison qui a chassé en 1789 le droit Divin de notre pays.

Peu à peu, on se rend compte de l’ampleur de l’évènement. Pour la première fois dans notre pays, la politique est dans la rue. Conjuguant parfaitement lutte sociale et solution politique, le Front de Gauche impose la clarté des idées dans le flou incessants des improvisations et des coups de com’. Des délégations des entreprises en lutte sont présentes, parmi lesquels les salariés d’Arcelor-Mittal reçu par Sarkozy avec 200 CRS et du gaz lacrymogène, et les Fralib avec leur désormais célèbre Éléphant décoré de sachets de thé. Mais je ne peux pas tout voir. Le cortège est trop dense, trop long, je préfère avancer jusqu’à Bastille déjà noire de monde. Ou plutôt rouge de monde. Des milliers de drapeaux s’agitent partout sur la place, le monument est pris d’assaut par les sympathisants et militants. Sur des écrans géants on s’aperçoit de l’ampleur de la mobilisation: impressionnant. Juste avant que les concerts débutent, un chiffre provisoire est annoncé : 80 000 personnes, alors que dans nos rêves les plus fous, nous pariions sur 50 000 personnes. Déjà, l’objectif est dépassé. Les concerts se passent, témoignant d’une France métissée et indivisible malgré les tentatives de certains pour la faire exploser. Plus tard, avant que Didier Porte prenne la parole, on annonce le chiffre définitif : 120 000 personnes. Tous nous sentons que nous avons réussi le pari. Bien sûr il y a la joie non feinte d’avoir explosé le meeting que Sarkozy s’est payé a Villepinte (avec moult promotions pour le voyage en train, tarifs préférentiels accordés par la SNCF sans que le Front de Gauche n’y ai eu droit), mais il y a désormais une certitude : nous sommes bien plus forts que les médias ne le laissent penser. Quel « grand » candidat peut prétendre rassembler plus de monde que le Stade de France peut en contenir? Aucun, car aucun d’eux n’est porteur d’espoir. Quand l’un se replie sur sa tendance fasciste, l’autre fait sa campagne sur l’anti-sarkozysme. Sans parler de Le Pen qui, à mon humble avis, est largement surestimée, de même que Bayrou.

Après que HK et les saltimbanks aient enflammés la place, après que Ridan ait interprété son nouveau titre anti-fasciste « Ah les salauds », Jean-Luc Mélenchon, visiblement très ému, monte sur le podium dressé à cette occasion:

Ce discours digne, grave, dessine les contours de notre sixième république. A vivre, en fait, c’est extraordinaire. Le plus émouvant pour moi a été de voir à quel point nous étions tous soudés par l’ampleur de ce que nous avions accompli. Nous étions tous unis. Ainsi quand Jean-Luc Mélenchon en vient à évoquer l’égalité des droits entre tous les couples, voir les gens que Marine Le Pen appelle « les français d’origine étrangère », ceux qui d’après elle sont censé être homophobes et intolérants, applaudir à tout rompre cette mesure, c’était magnifique. Nous avons clairement réussi à montrer que nous sommes UN peuple, et qu’à l’intérieur de ce peuple il n’y a pas de sous-catégorie. Ce jour-là, c’était l’insurrection de la joie, et j’y étais.

Même les médias ont été obligé de reconnaître cette mobilisation comme une démonstration de force sans précédent dans la campagne. Alors bien sûr, il y a les journalistes aveugles qui n’ont vu que 50 000 personnes, alors que la place était bondée, qu’elle débordait sur les rues adjacentes et qu’au moment où Mélenchon terminait son discours, la place de la Nation n’était toujours pas vide. Et puis il y a les frustrés, les jaloux, et parmi eux certains dont on attendait au moins un peu d’intelligence, comme Cécile Duflot qu’on ne reconnaît plus de puis qu’elle a marchandé une circonscription et vendu son parti au PS, et Jean-Vincent Placé, tous deux parce qu’ils savent bien qu’entre EELV et le Front de Gauche, il est évident que c’est ce dernier qui incarne le mieux l’écologie politique (conclusions de France Nature Environnement).

La haine en écharpe, et au bout du fusil

Il me faut vous avouer qu’il est très difficile de m’émouvoir avec la mort d’un être que je ne connais pas. Ce n’est pas de l’indifférence, non, c’est juste que je ne comprends pas. Je n’arrive pas à transformer en émotion le fait qu’un être que je n’ai jamais vu vient de disparaître. Cela arrive tous les jours, en vérité. Mais là, ce lundi, à peine descendu du train qui me ramenait de Paris. Des gosses. Je me fous qu’ils soient juifs, comme tout le monde. Je me fous du fait qu’ils aient été abattus, car il semble que ce soit le mot, dans la cour d’une école confessionnelle. Des gosses. Ce n’est pas que j’aime particulièrement les enfants, et en vérité je les déteste, mais la manière dont ces enfants ont été tué est particulièrement abjecte. Froidement. Sans la moindre trace d’hésitation. Je pense que je n’ai pas été le seul à avoir été assailli par ces images en noir et blanc. Des enfants juifs, un connard avec un flingue, une balle dans la tête. Le même geste froid et déterminé, décrit dans le détail par des médias dont l’indécence n’égale que leur soif de sensationnalisme. Tout est bon pour vendre de la pub, du papier. Racoleurs de bas étages, avec leur musique anxiogène et leur putain d’édition spéciale, frissonnants d’une extase terrifiée, heureux, même, d’avoir enfin un évènement extraordinaire à se mettre sous la dent. Et par le même temps, permettant à l’assassin d’avoir son triste quart d’heure de célébrité, lui donnant, en fait, tout ce qu’il veut : la notoriété par la terreur. Si certains hésitent à le dire, je n’ai pour ma part aucun scrupule à pointer le caractère complice de ces présentateurs vedettes avec cet abject tueur.

Le pire a suivi. La valse des hypocrites défilant sur les écrans. Le premier candidat de l’extrême droite annonçant unilatéralement, avec la complicité de son premier concurrent Hollande, la suspension de la campagne. J’ai hésité, là, entre la récupération opportuniste et la stupidité. Le tueur, après avoir été le centre de l’attention médiatique, jugera comme bon lui semble si le pays doit s’arrêter. Grandiose. Et des moutons de suivre, de l’hypocrite Le Pen dont je parlerai plus longuement dans un instant, à Eva Joly, proclamant une union nationale à laquelle tout le monde fait semblant de croire pour que le décorum soit complet. Paradoxalement, ce sont ceux qui ont arrêté la campagne qu’on entend le plus. Confirmant ainsi l’odieuse récupération dont ce crime aura fait l’objet. Tous ces stupides à s’exhiber jusqu’aux obsèques des soldats aujourd’hui même à Montauban. Et encore une fois, le plus digne aura été Mélenchon. Mélenchon qui a refusé d’assister aux obsèques (« Ce serait continuer la campagne devant les cercueils »), qui a dès le début mis en garde contre les discours de haine, et qui au lieu de se laisser dicter son agenda par un criminel, a résisté et continué de combattre pour montrer que « la vie est plus forte que la mort ».

Mais la plus abjecte de tous, ce fut la fille du borgne. La première sur les plateaux télé à glapir sa haine, juste après qu’elle ait su que le tueur, tout compte fait pas Neo-Nazi, s’appelait Mohamed. Récupérant ce crime pour mettre en avant ses idées immondes, et en rajouter une couche sur la peine de mort. Se révélant complice de ce criminel. Se servant de la mort d’enfants et de soldats pour tenter de relancer une campagne qui s’essouffle. Publiant un communiqué vulgaire où, jubilant, elle demande des excuses à ceux qui ont soupçonné le tueur de démence raciste. Ce qui sonne comme un aveu : le tueur n’est pas Nazi, le Fn demande des excuse? Et puis quoi encore? Elle ne compte quand même pas qu’on lui lèche les pieds?

Ma peur, en vérité, c’est qu’elle gagne du terrain avec cette diversion, que les gens la suivent, par peur ou par lâcheté. Qu’elle gagne parce qu’un type se réclamant de l’Islam a tué des gens, en oubliant un peu hâtivement que le tueur en Norvège se réclamait du christianisme. Je les mets tous dans le même sac, à l’extrême droite, car ils sont tous pareils, tous complices: des fascistes.

Sincères Condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

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