Stephen King: le fascisme sous le « Dôme »

Il est assez courant de penser Stephen King comme un simple écrivain divertissant. Tout juste lui accorde-t-on le génie nécessaire pour raconter de bonnes histoires d’horreur. Stephen King est pourtant un écrivain majeur de la littérature américaine. Ses livres ne s’arrêtent pas à la description talentueuse de phénomènes surnaturels, mais dessinent toujours une fresque sociale minutieuse, portée par des personnages profonds et complexes, fresque décrivant les rapports souvent compliqués entre classes et générations, les coulisses plus sombres du « rêve américain », et l’individualisme profondément ancré dans la culture nord-américaine. Dôme, colossal roman de plus de 1000 pages, n’échappe pas à cette règle, mais est aussi et surtout une terrifiante chronique de la montée du fascisme.

Je vais être honnête: j’ai voulu lire ce livre parce qu’étant friand de romans et films catastrophes (hélas, peu sont réussis), l’idée du dôme venant d’on ne sait où me plaisait assez, et portait la promesse d’un bon moment. King avait, dans le même genre, excellé avec Cellulaire et Le Fléau (qui est très loin dans ma mémoire, je n’en parlerai pas plus). Donc, au lieu de me farcir l’énième thriller à la mode (je dois vous confesser qu’après la lecture complète d’ A la recherche du temps perdu, j’avais besoin d’un peu de légèreté), du genre symboles ésotériques, malédictions ancestrales et paranormal à deux sous, je me suis payé l’énorme ouvrage (et je vous assure que le prix va avec le nombre de pages et le poids du coffret), et l’ai commencé en hâte. Ce fut probablement une de mes plus grosses claques littéraires, et la deuxième fois dans ma vie que je faillis arrêter la lecture d’un livre parce qu’il me terrifiait (la première fois, c’était Givre et Sang de John Cowper Powys, que je vous encourage à connaître, lire et aimer). Et je ne parle pas de l’angoisse que l’on peut ressentir à la lecture de Shining ou ça, je parle de la peur profonde de voir ce monde s’écrouler, de ne pas pouvoir agir sur ce qui se passe, et rester, pauvre témoin, impuissant face à la ruine.

Chester’s Mill est une petite ville Américaine comme il y en a tant, normale – c’est-à-dire qui ne s’écarte surtout pas de la norme. En fait, c’est une synthèse de l’Amérique d’aujourd’hui, avec ses différentes églises, sa politique spectacle, ses luttes de pouvoir, sa violence et dans un coin un relent raciste qui subsiste de son passé d’esclavagiste. Chester’s Mill est la quintessence de ce pays à la fois riche culturellement et barbare politiquement, où les progressistes sont présentés par le pouvoir en place comme d’excentriques marginaux d’abord, et comme de dangereux terroristes ensuite (quelqu’un comme Marilyn Manson pourrait en témoigner). Un jour, un jour normal, tout à fait comme les autres, n’ayant rien d’exceptionnel ni dans le ciel ni sur le sol, un mur invisible dessine les contours du territoire de la ville, et l’isole du reste du monde. Passé la gestion compliquée des accidents qui en découlent, Jim Rennie Senior, dit « Big Jim », vendeur de voiture d’occasion et deuxième conseiller de la ville (le premier conseiller n’étant qu’un pantin destiné à prendre les coups quand tout va mal, du type Medvedev en Russie il n’y a pas si longtemps), profite du moment pour contrôler la situation et peu à peu prendre le pouvoir sur la ville. Une poignée de sceptiques, dont le cuisinier Dale Barbara, dit « Barbie », résistent comme ils peuvent à l’emprise de l’apprenti despote. Seulement, avec le « Dôme » en place, aucune fuite n’est possible.

Ce qu’il faut savoir sur ce livre, c’est la courte durée de l’action. Les 1194 pages du roman ne décrivent qu’une seule semaine. Ce qui donne une intrigue en quasi-temps réel, King prenant un malin plaisir à revenir en arrière pour décrire une action se passant simultanément à une autre, le tout avec une lenteur sadique insoutenable et donc une angoisse décuplée. Ce quasi-temps réel donne donc corps et sens à ce qui se passe dans ces pages. La précision du caractère des personnages, l’humour surprenant là où ne l’attend pas, la volonté de l’auteur de ne pas faire perdre une miette au lecteur de la catastrophe en place fait de ce livre un bijou de construction romanesque. Impuissants, on assiste à l’emprise progressive mais totale de Jim Rennie sur la ville.

Dôme, c’est aussi la plus percutante chronique de la montée du fascisme depuis Maus et 1984. A travers cette Amérique miniature mise sous la loupe du dôme, on assiste à une expérience terrifiante mais passionnante: par quoi, aujourd’hui, peut passer le fascisme? Le roman montre que le fascisme est en premier lieu un mécanisme qui, par nécessité, va s’attacher peu à peu à une idéologie basée sur l’ignorance des masses. Aux Etats-Unis, l’ignorance est véhiculé par plusieurs moyens, dont deux dominent: la religion et la télévision. A Chester’s Mill, la télévision étant la seule fenêtre vers l’extérieur, la religion associé à un patriotisme exacerbé deviennent les principaux vecteurs d’ignorance. Toute décision devient nécessité induite par une vérité révélée, « par la grâce de Dieu« , « Dieu l’a voulu« , ou « pour le bien de la ville« . Le fascisme rampant (dormant tranquillement dans l’ignorance des masses), a toujours besoin d’une crise pour décoller. En 1933, c’était la fameuse crise économique des années 30. Ici, c’est le dôme, ou par extension une Amérique isolée par quelque chose qu’elle ne comprend pas (une guerre perdue, par exemple, une crise économique soudaine, autant d’évènements violents pouvant faire surgir d’un moment à l’autre le fascisme, dans un pays où un parti Nazi a une existence légale, existence notamment protégée par une définition exagérée de la liberté d’expression), et soudainement confrontée à ses démons : Dieu, la violence, l’individualisme et les armes. Pour s’affirmer, le fascisme a également besoin d’évènements traumatiques (l’incendie du Reichstag en février 1933 justifie la prise des pleins pouvoirs par Hitler et l’arrestation et déportation des communistes, évènement métaphoriquement évoqué dans le roman par l’incendie du journal « le démocrate », dont la rédactrice en Chef Julia Shumway est une fervente opposante à Jim Rennie) et de boucs émissaires pour en porter la culpabilité, ici donc une série de meurtres commis par  Big Jim et son fils Junior, attribuée au  gêneur Dale Barbara. Ces évènements traumatiques, et la menace fictive d’un ennemi bien identifié (ici Dale Barbara, très vite arrêté et « ses partisans« , expression volontairement floue pour que les habitants ne puissent pas évaluer la réalité de la menace, et ainsi faire toute confiance au meneur pour assurer leur sécurité), vont pouvoir justifier la formation immédiate de nouvelles forces de police, dans lesquels sont admis des jeunes malléables et obéissants (plusieurs fois comparées dans le roman aux « jeunesses hitlériennes »), jeunes « miliciens » dont la violence va ponctuer le roman de scènes insoutenables (viol, intimidations, humiliations, meurtres). En une semaine, Chester’s Mill se transforme en dictature, jusqu’à la décision de trop qui entraînera la ville dans la catastrophe finale, montrant ainsi que le fascisme est un mécanisme court et épuisable, aveugle au point de se saborder lui-même, à condition tout de même qu’il y ait une certaine résistance de la part d’une partie, même infime, de la population.

Mais la facilité avec laquelle s’est mise en place cette dictature pose la question de la dangerosité d’une société cultivant l’ignorance et la violence, société identifiée ici comme l’Amérique d’aujourd’hui. Dans son roman, Stephen King ose remettre en question certaines valeurs fondamentales des Etats-Unis d’Amérique, comme l’individualisme, les armes, la peine de mort (déjà évoquée dans le bouleversant La ligne verte), en faisant le récit de ce qui pourrait arriver si quelqu’un appuyait sur le bon bouton au bon moment, car il suffit d’un rien pour que tout cela se transforme en régime totalitaire.

Expérience éprouvante mais nécessaire, Dôme est une oeuvre d’utilité publique. En ces temps de crise, il est bon de bien savoir identifier les différents éléments qui nous mènent au fascisme. Porté par un souffle de la plus pure tradition du roman américain (proche de Steinbeck, par exemple), ce roman doit absolument être mis entre toutes les mains.

Sincères Condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

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