Mémoire d’un Amnésique

Deux heures avant la nuit

Moi et ma mémoire. Ambroise broie du noir. Je bois du noir. Moi et ma mémoire d’amnésique, comme mes yeux vides, ma mémoire blanche, ma mémoire cocaïne.

Envie de me foutre en l’air, de me planter dans le décor. Filer vite, très vite entre les doigts du destin. Comme si j’insultais le futur, comme si je lui crachais au visage.

Le con, fallait pas me provoquer, je vais le tuer, le futur, comme le temps, je vais le tuer.

Mais quel passé, je n’agis que par le désespoir. Un peu de blues et le vague à l’âme. Soudain, un accord me déchire les tripes, c’est le mauvais son, celui qui n’a rien à faire là.

J’éteins, je dors.

Adieu.

*

Un peu de poudre, un peu d’alcool, j’ai toujours pensé que la vie n’était qu’un jeu, il suffit de ne pas perdre, de ne pas rater le bon virage. Et surtout, l’important, c’est d’aller jusqu’au bout. Du moins essayer.

Le miroir en face de moi ne reflète que la vieillesse. Lui aussi il est vieux, noirci, craquelé. C’est déjà ça, on peut au moins faire semblant d’exister. J’ai le regard vide, le regard froid, le regard glacé, le regard mort. Ce ne sont que deux moisissures qui pourrissent dans mes orbites, deux moisissures inutiles, surtout maintenant que je ne peux plus regarder derrière.

C’est noir, tout noir.

Ça fait presque peur.

Je ne me suis jamais flingué, pourtant. Tu sais, juste pour savoir ce que ça fait, dans le quart du quart de seconde qui suit la détonation, au moment de l’impact, celui où on est encore lucide.

C’est marrant, tout ça doit être blanc.

Tout blanc, ou tout noir.

C’est sûrement parce que j’ai raté un virage.

Ça va trop vite.

*

Bravo Ambroise, tu souris. Bravo Ambroise. T’es con, trop con. Pas plus que la plupart des hommes, non, mais assez pour pouvoir les comprendre.

De toute façon, Ambroise, ce que tu as fais de ta vie, c’est ton affaire. Je ne suis pas ton affaire. T’as flingué ta vie, ton futur, et t’as même réussi à tuer ton passé, tu n’es tout juste bon qu’à te « poudrer le nez », comme tu dis.

Ça t’amuse, gamin, ça t’amuse…

Dis, tu entends ce blues ? Ce grand noir qui chante ses tripes sur une guitare dégueulasse, cet harmonica un peu gauche, tout tremblant, qui vibre dans ta poitrine, tu l’entends, Ambroise, ce blues ?

Tu te souviens des soirées d’été, là-bas ?

Quand tu dansais comme un pauvre diable sur le grand tapis rouge. Tu te souviens ? Non, bien sûr. T’as juste cette photo un peu jaunie, un texte, une carte, un nom.

Kurt.

Un ami ? Une voix ? Un visage ?

Le vide, le blues, le vague, l’attente, c’est long. Et puis merde. T’es con, Ambroise, trop con.

*

Et puis j’ai remis l’enregistrement. Un bluesman inconnu revenu des enfers. Ça crache dans la bagnole, c’est sale et pourtant, qu’est ce que c’est bon… En plus, j’ai l’impression de voler, sur la route, il y a tout ce qu’il faut.

Des champs, un arbre, des lignes blanches.

J’ai l’impression que ce sont mes ailes.

Ces lignes blanches qui défilent, défilent, et que je laisse filer sur la route.

Tout droit, tout droit, ce sont les enfers, par les Champs Elysées.

Du blues, tout pour m’achever. La mémoire est un astre cruel. Elle est partie, comme une putain, comme ça, sans rien dire, sans rien prendre d’autre que ma vie. Et je me dis que quelque part, c’est déjà trop.

Et les oiseaux, là haut, ces rapaces qui ramassent les mort tombés du ciel, ce grand ciel de pilules, ces oiseaux qui ricanent et se moquent, ces oiseaux, comme d’énorme bouches qui vous chuchotent que vous ne serez jamais libre.

Je hais les oiseaux, j’ai envie de les tuer.

Je hais le ciel, il est trop bleu, trop immense, trop grand pour moi.

Aller Ambroise, tais toi, tu m’emmerde.

Pourtant, quand la nuit m’ennuie, je regarde les lumières de la ville, grandiose et si petite, immense et minuscule, belle et ridicule. Peut-être moi, en fait. Je passe dans les rues vides, sales, humides, je marche dans les rues blanches. Comme ma mémoire, ma mémoire cocaïne.

Un accord me déchire les tripes, c’est le mauvais son, celui qui n’a rien à faire là. J’éteins, je m’arrête, je dors.

Adieu.

*

Et puis c’est revenu. Il y a, dans le flou, une voiture rouge, rouge sang, une route, des champs, un arbre, le ciel (mon grand ciel de pilules), le sol tient tout juste sous cette masse. La voiture s’arrête sur le bas-côté, il y a une femme au volant, elle semble belle. La radio vomit une de ces émissions de merde où des cons snobinards prennent de haut d’autres cons snobinards et sont eux même descendus par des cons un peu moins snobinards ou des snobinards un peu moins cons.

Sur le siège arrière, un enfant. Petit, naïf, inconscient. La femme se regarde dans le rétroviseur, effleure son propre visage de ses doigts, comme si c’était la première fois qu’elle le voyait, et la dernière fois qu’elle le touchait. Elle ne regarde pas l’enfant, il est spectre, peut-être un peu de fantôme, un peu d’elle, il est un mélange de vivant et de mort.

Alors elle prend un flacon de médicament, en verse le contenu dans sa main.

Elle hésite, sa main tremble.

Elle avale les pilules.

Le ciel ne comprend pas. Le ciel gronde.

Il n’y a qu’une sensation, dans le vide, sous l’orage. Celle d’un corps qui s’affaisse, et d’un esprit qui part, qui oublie, qui abandonne.

Pourquoi, maman ? Pourquoi tu m’as fait ça ?

C’était quoi, le problème, la poudre ? Je suis plus vieux que toi, maintenant, et je ne suis toujours pas mort.

Et tes pilules, c’était quoi, au juste… C’était pour oublier ?

Tu l’as, maintenant, ta rue blanche à l’hôpital. Tu l’as, maintenant, ton couloir de lumière, ta mémoire vide, tes yeux blancs comme la poudre que tu m’as laissé en partant.

Et dans le ciel, tu n’es toujours pas une étoile, maman, je les ais comptés.

Pas même une traînée de sable blanc.

Pas un nuage, maman, ni vapeur, ni opium. Tu n’es même plus un souvenir dans ma tête vide. Tu n’es qu’une photo, et un article de journal. Juste une photo dans le journal.

La page des morts.

*

C’est blanc, c’est vide, c’est sale. Je te demande, Ambroise, le sais-tu ? Je te le demande, Ambroise.

Est-ce ça, la douleur ?

*

Mon père ? Un fantôme. Pâle et hagard, transparent, il brillait par son absence et sa crasse. Mon père était sale, bourré, camé, défait, et chômeur, en plus. Un bon à rien, comme on dit maintenant. Un peu d’alcool et la photo se fait plus nette. Il n’était bon qu’à frapper sa femme, ses femmes, et son enfant.

C’est peut-être de là que vient cette peur des couloirs d’hôpitaux.

Ça devait être agité, la vie là-bas. Un taudis, en plus. La pluie ruisselait sur les murs recouverts de moisissures. Ça puait plus que l’alcool, tous les vices qui ont pus l’engloutir. Nous engloutir.

Une cicatrice sur ma tempe gauche. C’est lui, Ambroise, tu te souviens ? Non, tu ne te souviens pas, bien sûr, juste une photo, et la rubrique nécrologique.

Pas une étoile, pas une légende.

Trois lignes dans le journal.

Tu l’as tué, ton père, Ambroise. Tu l’as tué. Il te faisait trop mal, trop de plaie, trop de poudre, trop de vide, trop de noir.

Trop de blues, Ambroise. Éteins ça, tu vas pleurer, et tu sais bien que ça te fais mal.

Ça brûle les yeux.

Tu te souviens, fantôme, quand tu m’as violé ? Pas moi, salaud, pas moi.

Ça y est, Ambroise, tu pleures. T’es con, ça brûle, et puis un homme, ça ne pleure pas.

Tu te souviens, fantôme, cette nuit où je t’ai tué ? Pas moi, salaud, pas moi.

*

Un jour, une voix, trois mots dans un calepin. La nuit m’ennuie, alors je vagabonde. Le bruit lointain de la circulation m’hypnotise. C’est ça, mon silence, pas de place pour les sanglots. Je lève la tête vers les lumières de la ville, elles vacillent, tremblotent, se transforment. Elles m’aveuglent, j’ai comme des soleils dans les yeux, d’énormes soleils qui me brûlent, moi, couché sur un trottoir, dans une rue vide.

Mais je me lasse, je sombre, je broie du noir, je bois du noir.

Un jour, une photo, un souvenir. C’est con, pour un amnésique. J’ai la tête vide, et les lumières m’aveuglent, comme les couloirs blancs des hôpitaux.

J’ai presque envie de chanter, mais je me souviens plus de mes mots, presque envie de gratter, mais j’ai plus de guitare, je l’ai sûrement lâché, dans un délire proche du blanc perpétuel, loin dans les lourdes sphères d’une autre réalité.

A chaque jour son mort, c’est mon tour, maintenant. Je l’ai mérité. Pas eux, Ambroise, pas eux. Juste toi et ta mémoire.

Crache-lui dessus, il l’a mérité, marche-lui dessus, il ne vaut pas plus. Sale temps, sale temps.

Un peu de poudre, Ambroise ? Une pilule ?

Tu vois ce ciel, gamin, bientôt, il n’existera plus.

Pas une étoile, pas une légende.

Tout juste une trainée de sable blanc.

*

Mémoire, mémoire, te souviens-tu ? Te souviens-tu ?

Mémoire, mémoire, te souviens tu de ma chute ?

Pas moi, garce, pas moi.

C’est la nuit, ici

Les étoiles chantent. Je te vois, maman, je t’entends. Tu me souris. Tu sais, t’es belle quand tu souris.

Et tes pilules ?

Tu sais, maman, c’est la nuit, ici.

T’es douce, maman, pourquoi tu t’es tuée ? Pourquoi il t’a frappé ?

Le vent souffle. Un feu brûle dans la forêt. C’est mon cœur, je crois.

Toujours, toujours, je sens ton parfum, et celui de la forêt, qui brûle, qui brûle fort dans mon cœur.

Le vent souffle. Un feu brûle dans la forêt. Je m’avance vers la lumière, au bord d’un océan d’herbe rouge. C’est ici-bas un monde de chimère qui palpite sous mes pas, dans cette nuit d’encre. La lumière se rapproche, il fait plus chaud.

J’entends une guitare, du genre sale, une voix de grand noir sur un blues endiablé. Puis soudain, un accord me déchire les tripes, c’est le mauvais son, celui qui n’a rien à faire là.

Et puis je vois une silhouette, une ombre qui court vers moi sans pouvoir me rattraper. Puis le bonhomme m’appelle.

« Ambroise ! Ambroise ! Ne t’enfuies pas, c’est moi, Kurt ! »

Les soirées d’été, là-bas, c’était géant, hein ? Ouais, bien sûr je me souviens, j’ai une photo.

Une carte.

Un nom.

*

Le visage apparaît. Sur le front, des lettres rouges sang : « Kurt ».

Un visage d’enfant, des yeux espiègles, une voix de grand noir, sauf qu’il n’est pas noir. Il a des nuages dans ses yeux gris, et le sourire aux lèvres. Bien sûr que je me souviens, j’ai une photo.

Oui, Ambroise, tu te souviens, fouille dans ta tête vide, n’y a-t-il pas un nom ?

Tu sais, Ambroise, j’ai vu maman.

Kurt s’approche, me sert la main, et me regarde. Il se met à rire, un rire long et enfantin, un de ces rires qui se perdent avec le déclin. Avec le temps, le blanc, le vide, la voix.

Mais je ne dis rien, j’avance toujours, je marche vers le feu aveuglant, comme un autre soleil. Putain, ça brûle, ça fait mal, Ambroise, arrête, n’avance pas.

Les flammes me lèchent les membres, me couvrent comme un douloureux linceul.

Et la musique reprend, sans l’accord des retrouvailles. Un bon blues, un peu déformé par le bruit des flammes, et mon hurlement.

C’est peut-être ça, un blues.

Tu te souviens, fantôme, du rêve ?

Pas moi, faussaire, pas moi.

Aller, Ambroise, fait pas le con, arrête de brûler.

Tu te souviens, fantôme, d’être mort ?

Pas moi, faussaire, pas moi.

*

C’est à toi que je parle.

Oui, toi.

Écoute-moi, veux-tu ?

Une étendue de nuages. C’est doux et sans douleur, sans plaie, sans blues. Le soleil moins aveuglant brille au dessus de cette mer blanche.

Pourtant, tout n’est pas parfait, il y a un détail, une imperfection. Léger, presque imperceptible, mais il me dérange.

Ça y est, je sais, il y a un arbre. Un grand arbre qui perce les nuages. Puis les nuages se disloquent juste autour de lui.

Kurt, c’est toi ?

Parle, Kurt, je suis là, près de l’arbre.

Toi aussi tu es mort ?

Un ange passe, et sème au passage une étrange poudre blanche. Est-ce de la neige, Ambroise ?

Puis un immense cercueil apparaît, volant vers l’arbre d’or. Et de ce cercueil sort un immense squelette, qui se lève et s’en va, marchant sur les nuages, trainant sa mélancolie comme un poids attaché à ses pieds, au rythme d’une marche funèbre. Le cercueil se referme tandis que d’autres crânes dansent en ronde autour de l’arbre.

C’est l’arbre de science, dit-on ici.

*

Tu te souviens, Ambroise, de ces démons dansants sur le grand tapis rouge ?

Sous l’arbre d’or vivait tout un monde, un monde de chimères, un monde sans douleur, sans plaie, sans blues.

C’est bon, hein Ambroise, c’est bon…

Tu l’as, ton couloir vers le paradis, ça y est, t’es une légende. Tu t’es foutu en l’air, et maintenant, tu sais que c’est vachement bien, d’être mort. C’est sous le ciel, que ça se passe.

Oui, c’est la nuit, ici, mais tout est à l’envers, bancal, penchant, tremblant.

Oui, t’es une étoile, maintenant, t’as ta place au ciel. Tu les as eu, ta route et tes lignes blanches, tu l’as eu, ton vol vers les enfers.

Sans escale, tout droit par les Champs Elysées.

T’es heureux, maintenant…

T’es heureux.

Et le matin se lève

Tu sais, Ambroise, j’y ai cru. T’es con, tu le savais, pourtant, que ça n’était pas vrai.

Le blues retentit dans ma chambre d’hôpital. Tout est blanc, mais pas de poudre. Les docteurs me rendent visites, tous pareils, blancs comme le sable de là-bas.

Un grand noir chante ses tripes sur une guitare du genre dégueulasse. Un harmonica vibre dessus. Un blues, un bon blues.

Et s’il n’était pas noir ? Ce n’est pas grave, il s’appellerait Kurt et ça serait écrit sur son front. Rouge sang.

Pourtant, je me souviens de ces soirées d’été, quand un feu aveuglant crépitait sous l’arbre d’or. On dansait avec les démons dans l’océan d’herbe rouge. Je me souviens du squelette, au loin dans les nuages, marchant vers son cercueil qui voguait vers la lune. Je me souviens des étoiles, de maman, de son parfum.

Je me souviens de la traînée de sable blanc.

C’était beau.

Mais tu le savais, Ambroise, tu le savais que tu n’étais pas mort !

Soudain, un accord me déchire les tripes, c’est le mauvais son, celui qui n’a rien à faire là, dans ma mémoire cocaïne.

Ce n’était qu’un rêve, et les rêves, Ambroise…

Ça n’existe pas !

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Mémoire d’un Amnésique de Oskar Kermann Cyrus est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
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Une réflexion sur “Mémoire d’un Amnésique

  1. C’est une nouvelle, c’est un poème. La prose de la dose, quand les mots ne se suffisent plus à eux mêmes, qu’il faut ballayer le néant poussière sur le pas de sa porte, ce néant ennemi et pourtant né de soi… Soi déchiré. L’atour était beau pourtant. Tout en soi.

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