Pomme Camille, des corps qui brûlent.

Une mort très douce

Une mort très douce, d’après Simone de Beauvoir

Des corps. Des corps qui brûlent. L’évidence de ce titre m’est apparu avec le travail de l’artiste Pomme Camille. Rencontrée par hasard sur internet, au cours d’une de mes errances, elle est une personnalité insaisissable. L’existence de ce billet a été évoqué plusieurs fois, ainsi que l’entretien qui l’accompagne. Je ne pouvais imaginer faire l’un sans l’autre. Je veux-dire: une artiste avec un tel talent pour rendre beau ce qui est atroce a nécessairement des tas choses chouettes à raconter. Et vous le savez, maintenant, l’atroce est mon créneau. Mon angle. Ma maison. Le coin où je trouve le plaisir de créer. Et j’ai visiblement trouvé ma soeur dans les arts visuels.

J’ai fini par la rencontrer. Et par voir de mes propres yeux des peintures que je n’avais vues qu’en pixels. Et c’est impressionnant. Amoureuse des grands formats, la peinture de Pomme Camille frappe souvent plus fort que n’importe quel direct du droit. La passion dans le mouvement, rien n’est figé, tout est frissonnant, palpitant, hurlant. Tout se débat. Et l’on se sent mal à l’aise devant certaines oeuvres, et l’on se sent perdu, souvent. Et voilà ce qui définit à mes yeux son oeuvre: les corps et le mouvement.

"Ah, les mains, j'en suis sûr les artistes respirent par leurs paumes" Hélène Grimaud

« Ah, les mains, j’en suis sûr les artistes respirent par leurs paumes » Hélène Grimaud

Les corps, évidemment, souvent une sorte de prison où se débat une âme, ces corps représentées dans des positions tantôt d’abandon, tantôt de furieuse bataille. Bataille avec la vie, avec l’identité, avec les addictions, avec le monde, avec les attentes des autres. Les corps sont ici des supports, des oeuvres dans l’oeuvre. Des mains du pianiste sans visage à cette femme qui « se relève, toujours », de ce corps exsangue qui s’agrippe au sol avec fièvre à cet autre qui porte le poids de « vos maux »; le corps en perpétuel mouvement, qui tombe et se relève, sombre et refait surface, est au fond cette force qui livre bataille, toujours. Car si l’oeuvre de Pomme Camille est parfois noire, elle n’en est pas moins lumineuse.

La rencontre se fait instinctivement. Je veux dire: elle est ma soeur des Arts. On s’entend. On arrange les questions parce qu’évidemment, je ne suis pas journaliste et que sur Sodome et Gomorrhe, le mensonge est autorisé.

Oskar: Bonjour, Pomme. Tout d’abord, une question stupide à laquelle vous pouvez parfaitement mentir. Qui êtes-vous ?

Pomme Camille: C’est peut-être à cause de cette question que je fais de l’Art. Je n’en sais rien. Je suis ce que je deviendrai.

 Oskar: Vous dites sur votre site ne pas vouloir faire du « joli ». Pouvez-vous me donner une définition de ce mot? Est-ce différent de la beauté, pour vous ?

Pomme Camille: Le « joli », c’est ce qui est plaisant à regarder, ce qui ne heurte pas mais est agréable, facile d’accès, ce qui vous caresse dans le sens du poil. Le « joli » est donc bien évidemment différent de la « beauté » puisque ce qui est beau n’est pas nécessairement joli. Le joli ne laisse que peu de traces, le beau, lui, touche profondément, écorche, s’incruste… C’est pour moi tout le défi de l’Art : faire du beau avec du moche. Réussir à sublimer l’horreur. L’esthétique est ce qui permet de rendre sensible au discours.

 Oskar: Votre travail est pas mal concentré sur les corps. Que voulez-vous montrer ?

Pomme Camille: Le rapport au corps a été une problématique omniprésente dans ma vie. Je crois pouvoir dire que le corps est mon médium de prédilection pour m’exprimer. C’est donc de lui-même que le corps humain s’est imposé comme matière dans mon travail. Je veux parler de l’être humain, dans tous ses états, je veux parler de ce qui se passe en lui, je veux parler de tout ce qu’il n’arrive pas à dire, et c’est par la représentation de son corps, que je trouve plastiquement très intéressant et expressif, que j’y parviens. C’est de la somatisation.

Oskar: Vous avez une utilisation des couleurs toute particulière. Est-ce instinctif ou plus « réfléchi » ?

Pomme Camille: Drôle de question. Je n’y avais jamais réfléchi. Il faut donc croire que c’est instinctif.

Oskar: A l’heure où l’Art flirt dangereusement avec le consumérisme et la « perfection esthétique », vous peignez sur des supports plus bruts. Le support a-t-il une importance dans l’œuvre finale?

Pomme Camille: Le support peut être n’importe quoi, doit être n’importe quoi. La peinture ne doit pas se limiter à une toile, l’Art doit sortir du cadre et investir tous les supports, tous les lieux, tous les milieux. Le choix du support est en lui-même le premier geste artistique. J’aime que mon support raconte lui-même une histoire, qu’il ait déjà eu son propre vécu, avec ses cicatrices, ses plis, ses larmes, qu’il soit en adéquation avec ce que je vais lui faire porter, parfois c’est même lui qui induit un tableau… A quoi bon peindre de la vie sur une toile immaculée et stérile ? Il faut qu’il saigne, il faut qu’il souffre, je veux, par l’Art, lui offrir une deuxième vie. En quelque sorte, le support de mes tableaux est la peau elle-même des personnages que j’y représente, ou la matérialisation de leur âme. C’est un début, et une continuité. Il a sa propre force d’expression, au même titre que chacun de mes coups de pinceau. Je pense que sur d’autres supports, mes tableaux auraient moins de force. Ils seraient incomplets.

Oskar: Que dites-vous aux personnes qui se sentent « mal à l’aise » devant certaines de vos toiles ? Est-ce, selon vous, une réaction négative ?

Pomme Camille: Ce n’est pas négatif, bien au contraire ! C’est la preuve que vous réagissez. Ça veut en quelque sorte dire que j’ai réussi. Je n’aimerai pas crier dans le vide, votre indifférence me blesserai, ce serai la preuve de mon échec. Or je veux vous interpeller, vous déranger, vous provoquer, vous choquer, je veux vous faire réfléchir, je veux laisser en vous une trace indélébile de notre rencontre, je veux avoir un impact sur votre vie. Et peut-être vous aider.

Oskar: Finalement, n’est-ce pas un non-sens de qualifier certains artistes de « provocateurs » puisque l’essence même de l’Art est de « provoquer » une réaction ?

Pomme Camille: Si, sans aucun doute. J’irai même jusqu’à dire qu’il ne peut y avoir d’artiste qui ne soit provocateur. C’est au final revenir à la question du beau et du joli. Un artiste consensuel n’est pas un artiste, c’est un arriviste. Une pute.

Oskar: Maintenant, dites ce que vous voulez sur n’importe quel sujet.

Pomme Camille: Manu Larcenet vient de sortir le troisième tome de Blast. C’est l’occasion pour vous de vous offrir les trois, si ce n’est déjà fait. Je pourrai vous dire des milliards d’autres trucs, comme d’aller à un concert de Pneu. Et même vous expliquer le pourquoi du comment. Mais j’ai plus envie de parler.

Site web: http://pommecamille.wordpress.com

Sincères Condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

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