Un doux chemin vers l’Enfer – Là où crèvent les illusions

Là où crèvent les illusionsVous savez, des fois, ça me manque d’écrire. Sans but. En laissant divaguer les mots parce que finalement c’est pour ça qu’ils sont faits. Divaguer. Cette année, puisque c’est le temps des bilans, j’ai tenté d’échapper à l’écriture. Tenté de m’échapper de la littérature. Essayé de fuir. Ça m’est revenu comme un poing dans la gueule. Et là, tout de suite, je me sens stupide d’avoir voulu échapper à la seule chose que j’arrive à accomplir. La seule chose qui me maintient dans ce grand gros monde blanc. Je m’accroche à la plume comme je m’accroche au monde : désespérément. Avidement. Dans un mélange souvent nauséeux – j’en suis conscient – de passion et de dégoût, de désir et de détestation, d’amour et de répulsion. Je ne vis que grâce à l’encre noire qui coule dans les veines sales de mon corps de papier, cadavre brûlé souillé déchiré gisant entre vos mains comme dans une tombe. Cher lecteur, vous êtes le cimetière dans lequel je repose.

Et je ne dors pas souvent. L’idée même de sommeil m’est insupportable. Une perte de temps – même si maintenant je n’ai plus que cela, le temps, et en quantité infinie, du moins jusqu’au moment où l’on me refusera une minute supplémentaire pour emmerder le monde – l’impression désagréable de louper dans la vie des tas de chouettes moments. Avec l’âge on en vient plus facilement à fermer les yeux, parce que souvent ces mêmes choses que l’on ne voulait manquer sous aucun prétexte nous paraissent insoutenables. Les massacres, les accidents, les hommes qui pleurent, les enfants qui souffrent, toutes ces choses qui nous faisaient regarder la vie droit dans les yeux, qui nous faisaient soutenir son regard d’acier, ces choses qui nous faisaient ressentir à quel point notre existence est formidable. Voir le malheur des autres. La vie des autres. Les voir jeter l’éponge. Dormir, c’est rater des occasions d’être un gros con. Pour de bon. Et vous savez maintenant à quel point il m’arrive d’aimer être un gros con. Être le salaud que tout le monde détesterait fréquenter, où que tout le monde adorerait détester.

Et je redeviens ridicule. Par « tout le monde », j’entends le vague microcosme d’âmes perdues qui vient s’échouer sans le faire exprès sur ces pages. Lire trois lignes d’articles qui parfois peuvent faire plusieurs pages. Je ne suis même pas certain que vous lisez ces lignes. Que vous êtes arrivé jusque-là. Cher lecteur, je ne vous respecte pas assez pour croire en votre capacité de lire plus d’un paragraphe sans vous ennuyer. C’est trop lent. Trop long. Trop inutile – j’en conviens. Je ne vous respecte pas assez pour écrire les articles que vous voudriez lire. Je ne suis même pas certain d’écrire pour être lu. J’écris pour faire semblant. Pour faire semblant de parler à quelqu’un, même si cela ressemble à un mur. A du vide. Et puis finalement parler à quelqu’un se résume bien souvent à parler dans le vide.

Ce n’est pas que je n’aime personne. Je n’ai juste aucun respect pour les choses vivantes. Ce qui me permet d’en faire ce que je veux dans les textes que j’écris. Tuer, même si ce n’est que des mots, est plus facile quand on n’a aucun respect de la vie. Et je méprise profondément la vie. Tenez : je ne respecte même pas les morts. Quand quelqu’un que je déteste meurt, je débouche une bouteille. Je passe un bon moment. Il m’arrive même d’être heureux, brièvement. Rire. Et puis je retourne à mon papier, à tuer des gens qui ne m’ont rien faire en les égorgeant d’un trait de plume, poussant même le vice à leur inventer des vies formidablement brèves. J’aimerais provoquer l’apocalypse. Je suis Néron, en fait. Du genre à chanter en haut d’une colline devant le spectacle délicieux de Rome brûlant d’un feu de joie. Ma seule motivation, c’est la beauté du geste. Purement et simplement la beauté du geste. Rien d’autre. Puisque finalement rien d’autre n’a d’importance.

**

Depuis peu autre chose me préoccupe. Dans ma longue course vers l’Enfer il m’arrive de faire des rencontres. Bonnes, mauvaises, qu’importent, elles me distraient autant. Souvent, ce ne sont que des êtres de passage dans une existence qui manque sérieusement de piquant. Il faut dire : j’ai la détestation facile. Des gens qui passent en laissant sur mon corps leur empreinte. En cicatrices. Les autres. Ceux qui me manqueront avant de s’abîmer dans l’oubli, décidément trop facile. Ceux que je déteste dès la première seconde et que je vais regretter quand ils partiront, las de mes humeurs. Il y a ceux qui me sont indifférents, et par là-même insupportables – je les efface très vite. Et il y a ces hommes. Rares. Ceux qui me tiennent en laisse. Ceux que j’aime dès la première seconde, et qui bien souvent me détestent. Ceux qui me rendent fous de rage d’être trop humain – trop humain pour effacer de ma cervelle ce sentiment servile qui n’est que l’adoration d’un chien pour son maître, trop humain pour supprimer de mon vocabulaire ce mot imbécile, trop humain pour ne pas décider sur qui diriger mon affection. Trop humain, en somme, pour être vraiment libre.

Ce n’est pas arrivé tout de suite, cette fois. Il m’a fallu un temps pour comprendre le sens du frisson ressenti quand j’ai entendu pour la première fois le son de ta voix. J’ai pris ça pour un courant d’air, d’abord. Ensuite, j’ai cherché qui dans mon entourage – restreint – avait exactement ce même grain de voix, cette manière de prononcer certains mots. Et puis j’ai oublié. Ensuite je t’ai vu et regardé, et je t’ai trouvé beau. Beau : avec des ombres et des cicatrices. Pas ce genre d’homme à rechercher la perfection comme un Graal, alors même que « perfection » est le synonyme le plus parlant que l’on ait trouvé jusque-là à « platitude ». Mais c’est tout. Tu entrais alors dans la galaxie des hommes que je trouvais beau. Et puis c’est tout.

C’est un autre jour, que je marchais sous la pluie. Vous l’aurez sans doute remarqué, je marche souvent sous la pluie. Ce n’est pas que je trouve cela particulièrement romantique, c’est juste que quand il pleut, il n’y a personne dehors, et il n’y a pas grand-chose que je déteste plus que de croiser des promeneurs quand je réfléchis en marchant, souvent assez vite, des regards qui me toisent, qui me jugent, qui prospectent à la recherche de mes vices, des gens dont je ne connais rien mais qui semblent me connaître, et qui rient, souvent, qui rient.

Alors il pleuvait. La lumière était étrange, oscillant entre un jaune sombre étouffant et un gris brumeux, cotonneux, doucereux, reposant. C’est dans un de ces changements d’humeur que je t’ai aperçu, ou que j’ai cru t’apercevoir, silhouette immobile au bord de la rivière, sur le quai, semblant fixer le vide quand bien même je ne te voyais pas de visage. Tu n’étais qu’une ombre. Ce n’était qu’une ombre. Un vague mirage adopté par la pluie, illusion bâtarde née du viol de ma conscience par la lumière glauque d’un après-midi morne, ce que j’ai pris pour ta silhouette n’était que le tronc d’un arbre coupé et pas loin d’être mort, déformé par la distance et la folie ; le moment, finalement, où deux réalités sont entrées en collision : la météo et mes amours malades.

De là, la spirale. Et les idées qui me remettent en place. Ces mots tendres qui tournent dans ma tête, liste absurde d’expression que j’aimerais un jour que l’on m’adresse. Et ce constat, ce constat d’échec : j’ai fui un possible amour pour trouver plus dévorant. La passion bête et niaise qui me tord les tripes. Cette douleur et cette honte, cet impassible déclin, cette chute dans le gouffre de l’ignorance et de la bêtise. Car finalement, je m’apprête à plonger corps et âme dans l’illusion.

Je m’assois un peu sur un banc. Je dois me reposer. La route vers l’Enfer est pavée de cadavres d’illusions. Je marche dessus avec rage : les illusions ne servent à personne. Jamais. Elles sont ces mirages qui surgissent d’une boite grotesque en poussant des ricanements mécaniques, ou cet affreux clown cannibale qui vous égorge d’un sourire trop pointu.

Je regarde la route et ne la trouve plus si belle. Le ciel est plus morne, l’air est plus vicié, le sol est plus sale, crasseux, boueux, les arbres meurent et mon monde s’écroule. Sur les ruines de ma ville ton visage en grand, et ton nom renommant chaque rue, chaque place, chaque boulevard, chaque impasse. Dans mon monde aujourd’hui, il n’y a de divin que le silence que m’impose ton regard.

**

Dans la rue calme la nuit laisse murmurer le silence, qui n’est jamais qu’un grondement sourd qui résonne dans les poumons. Au loin déjà j’entends le crépitement des flammes, et derrière, comme un bourdonnement continu, le bruit des mouches dévorant la chair des clowns étendus sur les écailles du long serpent des boulevards éclairés qui rampe dans la ville. Jetant un regard derrière moi j’observe le monde tranquille que je laisse volontiers aux gens comme il faut. Je vais vers le tumulte. Le bruit et la fureur, vers le chaos et l’existence agitée de ce qui ne vit que par ce contraste de joie et de douleur. Je vais vers l’Enfer aussi sûrement qu’un homme de bien rentre chez lui, car je ne vis que pour la beauté du geste.

Les pavés sous mes pas s’effritent. Les rues maintenant sont bordées de ruines. De grands arbres morts forment une haie d’honneur au goût amer de marche macabre. Le sol est noirci par la suie.

Dans ma bouche la langue du Diable chuchote des mots sales. Dans mes orbites les yeux du Diable brillent d’un feu ardent. Dans ma tête les doigts du Diable fouillent ma cervelle morte pour y former un foyer de braises. Dans ma poitrine le cœur du Diable bas d’un rythme de fer, tandis que dans mon sang se distille le poison noir du porteur de lumière.

***

Sincères Condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

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