Faire sonner le bruit des chaînes

Le bruit des chaînes

Je sais, je sais, vous en avez un peu assez de mes éternelles promesses d’écrire plus, et donc de mes éternels renoncements. Le camarade Nathanaël, taulier en chef du Cri du Peuple (que je vous obligerais bien à lire, un flingue sur la tempe gauche s’il le faut), a décidé de me lancer dans une chaîne, avec plein de questions supra chouettes. Le problème principal n’est pas tellement de répondre intelligemment à ces questions, mais de trouver 11 blogueurs, ensuite, pour reprendre la chaîne. Je ne suis pas aussi sociable.

A quoi bon écrire ?

C’est vrai. Ecrire est une action totalement inutile. Souvent, on est peu lu. Voire même pas du tout. Ecrire, pour moi, est un besoin vital. D’autres ont furieusement besoin de coke ou d’héroïne, ou plus basiquement d’une clope toutes les heures. Moi, je dois écrire tous les jours. Même si ça fait mal, même si c’est difficile, même si c’est indigent. Chaque jour, je dois expulser la dose de gerbe qui me laisse un goût amer au fond de la gorge. Tailler mes veines pour faire sortir cette encre noire qui m’empoisonne, lentement. Qui me rend fou. Ecrire n’est pas une passion. Ecrire, c’est chercher à s’échapper de la parole avec lâcheté. Ecrire, c’est trouver dans le monde un prétexte pour vomir, et s’accrocher au trottoir sale de la littérature avec fureur, pour ne pas tomber. Ecrire, c’est combler un manque que l’on n’arrive pas à définir. C’est être handicapé à vie.

Ton dernier coup de cœur musical ?

Le premier album de Woodkid, « The Golden Age ». Un disque « qui ne s’excuse pas d’être ambitieux », comme le dit si bien l’intéressé. Une aventure musicale épique et grandiose, furieuse, poignante, un conte initiatique qui revisite l’enfance et ses craintes. Musicalement époustouflant, ce disque est en plus un chef d’oeuvre littéraire. Je vous conseille vivement l’édition limitée qui contient, en plus de l’album, un conte en anglais co-écrit par Woodkid et Katarzyna Jerzak, illustré par Jillian Tamaki.

Quel est le ressort de ton engagement ?

La colère. J’ai toujours été du côté des condamnés d’avance. Des gens qui, par leur naissance, n’ont aucune chance d’éviter la case « prison ». Ces gens qui n’arrivent pas avec les mêmes chances mais qui, à la moindre infraction, sont frappés aussi durement que les autres – sinon plus. La justice est un système imparfait, car trop souvent confondue à la vengeance stupide des « victimes » et de leurs familles. De leurs avocats. La justice, ce n’est pas rendre les coups, ce n’est pas « faire payer ». La justice, c’est faire en sorte que le coupable ne recommence plus. Et ce n’est pas la prison, telle qu’elle est conçue aujourd’hui, qui peut permettre la justice. La prison, en plus d’être inutile (qui, dites moi, a eu cette idée brillantissime de concentrer dans un même endroit criminels et délinquants? Qui?), est un traitement à mon sens inhumain.

La misère, aussi. Les discriminations. L’injustice de la république bourgeoise. L’idée que le pouvoir aujourd’hui s’acquiert par la propriété. Par l’argent. Par la corruption et le mensonge.

Est-ce que Malraux a raison : le 21e siècle sera spirituel ou ne sera pas ?

Il y a deux idées à développer dans cette sentence. Ce 21e siècle n’est pas spirituel dans le sens où, en nombres d’adeptes, les religions et les sectes sont en perte de vitesse. La faute à une trop grande rigidité des dogmes, entrant en conflit direct avec l’aspiration général de liberté de moeurs, liberté sexuelle, surtout, mais aussi liberté de penser sans « aide » d’un quelconque pouvoir divin. Au fond, la rigidité religieuse se heurte à la volonté des peuples de reprendre le contrôle de leur existence.

La deuxième idée, c’est que le repli identitaire au sein des religions est proportionnel à leur déclin. Les grandes religions reprennent leurs réflexes sectaires – je pars de l’idée qu’une religion est une secte qui, arrivée à un certain stade de maturité, n’a plus besoin de certains artifices pour s’imposer – et se radicalisent. On a pu voir ces derniers temps, en France, les représentants de toutes les religions militer contre la loi relative au mariage et à l’adoption pour tous, recruter dans leurs églises, écoles confessionnelles, communautés, militants et manifestants pour les grandes manifestation réactionnaires de cet hiver. Ce retour radical au dogme est peut-être l’idée à garder de la phrase de Malraux. Les religions redeviennent les sectes dangereuses qu’elles étaient au départ.

La figure politique ou publique qui t’inspire le plus ?

Ce n’est pas une figure politique que je vais citer là, mais artistique. Même si, dans son oeuvre, il est beaucoup question de politique. Marilyn Manson m’inspire beaucoup par sa vision de l’Art, de l’artiste, du créateur, de la vie en général, de la société. L’Art comme spiritualité, et la vie comme oeuvre d’Art. L’Art total, en somme, et en toutes circonstances. Je sais que certains d’entre vous le considèrent tout juste comme un « clown camé », pour reprendre le mot de Trent Reznor (un type qui devrait se contenter d’écrire de la musique sans donner d’interview). Il est pour moi un des plus grands artistes que la planète ait porté, toutes disciplines confondues. La profondeur de sa pensée, son immense culture, les innombrables lectures que l’on peut faire de chacune de ses oeuvre en font à mon sens un génie incontournable de notre culture. Membre honoraire du mouvement DaDa, poète, acteur, musicien, chanteur, écrivain, réalisateur, peintre et plasticien… Il est un artiste aux multiples facettes, et ses métamorphoses sont autant d’univers à explorer. Le résumer est impossible.

Mais Marilyn Manson, c’est aussi un homme longtemps menacé, monté sur scène tous les soirs contre l’avis du FBI, avec l’idée qu’il pourrait se faire tuer en plein spectacle par les mêmes dingues qui assassinent les médecins pratiquant l’IVG aux USA. Manson, c’est le symbole d’une lutte de l’Art pour la liberté de créer sans entrave, de penser, symbole d’une résistance aux dogmes religieux et aux diktats des conservateurs Américains et autres « Pro Life ». Infatigable opposant au port d’armes, anticapitaliste déclaré, il n’a voté que deux fois dans sa vie: en 2008 pour Obama, et contre la Prop8 interdisant le mariage entre personnes de même sexe dans l’Etat de Californie, considérant le système américain comme antidémocratique et vain. Opposant à la tentation impérialiste, il a comparé l’invasion de l’Irak à l’invasion de la Pologne par les Nazis. Bouc-émissaire des tueries de colombine, il a pointé les faiblesses du système éducatif de son pays et la tendance très américaine de transformer les meurtriers en célébrités.

Mais comme je l’ai écrit, il est impossible de résumer Marilyn Manson.

Quand est-ce que tu écris sur Le Cri du peuple ?

Quand tu veux. Mais je parle beaucoup moins bien de politique que le taulier. En fait, quand tu accepteras de publier un article analysant le contenu idéologique de la série « Veronica Mars ».

Que penserais-tu de monter une coopérative d’information alternative ?

Ce serait vraiment bien. Mais je ne fais pas de journalisme, je fais du terrorisme littéraire. Je ne sais pas si ça peut rentrer dans le concept.

Un seul film à conseiller à l’inculte que je suis ?

Un seul? Sans hésiter: « Funny Games U.S. » de Michael Haneke. Une violente réflexion sur la violence. Certaines scènes sont de vrais morceaux de bravoure cinématographiques par leur audace. Ce film est tout bonnement ahurissant. Avec Naomi Watts, excellente, et Michael Pitt, totalement flippant.

Quel est ton poème préféré et pourquoi ?

Il y en a deux. Le premier, c’est « Nuit Rhénane », de Guillaume Apollinaire, dans le recueil Alcools. Ce poème contient un vers que je tiens pour absolument parfait: « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire ». L’équilibre entre allitérations et assonances fait de ce poème un sommet que peu de de poètes peuvent franchir.

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Ecoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Mon deuxième choix se porte sur les « Litanies de Satan » de Baudelaire, un des poèmes condamnés des Fleurs du mal dans le procès de 1857. La vision du Diable comme porteur de la connaissance aux hommes, et donc de la religion comme obscurantiste et bornée, et pour moi un véritable régal:

O toi, le plus savant et le plus beau des Anges, 
Dieu trahi par le sort et privé de louanges, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

O Prince de l’exil, à qui l’on a fait du tort, 
Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines, 
Guérisseur familier des angoisses humaines, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits, 
Enseignes par l’amour le goût du Paradis. 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

O toi qui de la mort, ta vieille et forte amante, 
Engendras l’Espérance, – une folle charmante! 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut 
Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Toi qui sais en quels coins des terres envieuses 
Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Toi dont l’œil clair connaît les profonds arsenaux 
Où dort enseveli le peuple des métaux, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Toi dont la large main cache les précipices 
Au somnambule errant au bord des édifices, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os 
De l’ivrogne attardé foulé par les chevaux, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre, 
Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Toi qui poses ta marque, ô complice subtil, 
Sur le front du Crésus impitoyable et vil, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles 
Le culte de la plaie et l’amour des guenilles, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Bâton des exilés, lampe des inventeurs, 
Confesseur des pendus et des conspirateurs, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

Parent A adoptif de ceux qu’en sa noire colère 
Du paradis terrestre a chassés Dieu le Parent A, 

O Satan, prends pitié de ma longue misère! 

PRIÈRE

Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs 
Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs 
De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence! 
Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science, 
Près de toi se repose, à l’heure où sur ton front 
Comme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront!

Que faire ?

Et comment? Telle est la question.

Et Dieu dans tout ça ?

Au goulag !

Voilà, chers amis. J’ai du retard et personne à sonner. Ainsi se brise la chaîne, et j’en suis désolé.

Sincères condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

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2 réflexions sur “Faire sonner le bruit des chaînes

    • Désolé d’avoir tardé à répondre à ton commentaire, celui-ci a été malencontreusement rangé dans « indésirable » par le blog.

      Pour te répondre, je fais moi-même tous les visuels sur le blog. Parfois, évidemment, à partir de photos déjà existants. Mais j’essaye de faire tout moi-même.

      Merci de ta visite, et du compliment,

      Oskar Kermann Cyrus

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