Censeurs, j’irai cracher sur vos tombes

CSA

Tous les censeurs du monde font la même stupide erreur. Pourtant, ce que les bonobos médiatiques appellent bêtement « l’effet Streisand » n’a pas été inauguré par les inquiétudes (cependant fondées) d’une chanteuse connue sur une exposition un poil trop intrusive de sa vie privée. Ce phénomène devrait porter le nom plus pertinent du ministre du peuple et de la propagande du IIIe Reich : « l’Effet Goebbels ». Autant vous dire que les nouveaux défenseurs d’un « Art acceptable », et donc pourfendeurs d’un « Art dégénéré » ont manqué quelques heures d’Histoire. Alors Françoise, si par un curieux hasard tu me lis, ouvre grand ce qui te reste de cervelle.

L’Art dangereux, vieille idée fréquemment à la mode

Ce cher Joseph, qui était au Nazisme ce qu’Euro RSCG est aux Solfériniens, sorte de super communiquant ayant plein de chouettes idées pour faire accepter la solution finale aux masses décérébrés, a eu en 1937 sa pomme de Newton, son E=mc², bref, SA trouvaille. En plein brainstorming (ou Blitzkrieg de Cerveau, choisissez) sur l’adoption d’une culture « officielle », d’un Art « héroïque » respectant la représentation classique de l’homme, Jojo le terrible s’est exclamé : « EUREKA ! ». Il avait trouvé.

Afin que les cerveaux mous de la basse populace acceptent sans broncher des fresques martiales d’un homo-érotisme à peine dissimulé, et rejette le renouveau artistique opéré par le mouvement Dada, les surréalistes, bref, tout ce qui ne ressemble pas de près ou de loin à des Dieux grecs qui en ont une grosse, Jojo a décidé de monter une exposition (en voilà une idée qu’elle est bonne) de plus de sept cents œuvres de ce que ce rigolo appelait « l’Art Dégénéré » ou « Entartete Kunst », dans la langue de Nina Hagen (Goethe a tendance à m’emmerder, ces temps-ci, voyez). De Juin à Novembre de cette glorieuse année 1937, à Munich, ce singe a montré ces œuvres géniales (Munch, Kokoshka, Dix, Ernst, Klee, pour ne citer qu’eux) à plus de… deux millions de visiteurs. Devant le succès un chouïa mal géré de cette chouette idée, Goebbels décide, la queue entre les jambes, d’arrêter l’exposition.

Le but profond de cette exposition, ce n’était pas tellement de stigmatiser des artistes déjà interdits pour la plupart, exilé, ou même déportés, mais d’imposer un art « officiel », « acceptable », qui ne soit pas « décadent », mais qui puisse porter l’élan du peuple Aryen, blabla, etc. La notion d’Art « dangereux », ou dégénéré, est ici très importante. Car toujours, quand on dit d’une œuvre de création, d’Art, qu’elle est dangereuse pour la société, c’est pour servir de diversion, de bouc émissaire, ou dans le cas du CSA de cache-sexe à une réalité violente à laquelle on ne veut pas faire face.

Ernest Pinard le bien nommé

Jojo n’est pourtant pas, lui non plus, le premier imbécile à commettre cette erreur. Mais disons que c’est l’exemple le plus parlant. En 1857, un autre drôle a déclenché le même phénomène, mais cette fois avec des livres. Ernest Pinard, procureur et larbin de Napoléon III, décida un beau matin de déclarer la guerre à la littérature. En une année, il fit un procès à Flaubert, Baudelaire et Eugène Sue, chacun pour avoir méchamment outrepassé le seuil acceptable d’atteinte à la morale publique et religieuse.

Baudelaire fut embêté pour Les Fleurs du Mal, probablement l’une des œuvres poétiques les plus importantes au monde. Ce cher Ernest, fervent catholique, n’a pas du tout aimé le mélange amour-sexe-mort-spleen-nudité-paganisme exposé dans les poèmes du recueil. Sainte-Beuve, dans un de ses rares moment de lucidité, écrivait à propos de Baudelaire « Tout était pris dans le domaine de la poésie. Lamartine avait pris les cieux, Victor Hugo avait pris la terre et plus que la terre. Laprade avait pris les forêts. Musset avait pris la passion et l’orgie éblouissante. D’autres avaient pris le foyer, la vie rurale, etc. Théophile Gautier avait pris l’Espagne et ses hautes couleurs. Que restait-il ? Ce que Baudelaire a pris. Il y a été comme forcé. » Tandis, donc, que le célèbre critique reconnaissait à l’intéressé d’avoir inauguré une nouvelle esthétique, faisant jaillir la beauté du quotidien le plus trivial ou de l’horreur la plus pure, d’avoir insufflé à la poésie un modernisme salutaire, en bref, d’être un immense poète, Pinard préférait le ton froid d’un réquisitoire :

« De bonne foi, croyez-vous qu’on puisse tout dire, tout peindre, tout mettre à nu, pourvu qu’on parle ensuite du dégoût né de la débauche et qu’on décrive les maladies qui la punissent ? […] Prendre parti pour le reniement contre Jésus, pour Caïn contre Abel, invoquer Satan à l’encontre des Saints, faire dire à l’assassin : je m’en moque comme de Dieu, du Diable ou de la Sainte-table, n’est-ce pas accumuler des débauches de langage qui justifient l’ordonnance du juge d’instruction ? »

En Août 1857, c’est Eugène Sue qui se fit taper sur les doigts pour Les Mystères du Peuple. Colossal projet retraçant l’histoire d’une famille de prolétaire de 57 avant JC jusqu’à la moitié du XIXe, ce roman est aussi une violente charge contre l’Église Catholique et la cupidité de ses serviteurs. Il propose également, dans la droite lignée du parcours personnel de l’auteur et de son évolution vers le socialisme, un regard sur la lutte des classes, prônant révolution et dénonçant avec force l’ordre social. Le coup est fatal pour Eugène Sue, qui meurt en exile deux jours après la saisie des 60 000 exemplaires de son roman par le charognard Pinard. Enterré à 6 heures du matin à Annecy, pour éviter une trop grande affluence, ses obsèques rassemblèrent pourtant une foule immense.

Mais le cas qui nous intéresse le plus, c’est celui de Flaubert, qui se fit houspiller pour Madame Bovary, enfin, disons plutôt que Emma Bovary, héroïne du roman, fut grondée très fort par Larbin-en-chef-Pinard pour avoir, oui madame, des mœurs dissolues, et il fut un moment assez surréaliste où, ivre, le procureur préféré de Napoléon Le Petit oublia Flaubert pour s’attaquer directement à un personnage fictif, personnage qui s’est finalement bien défendue puisque Flaubert fut acquitté, et l’œuvre autorisée.

Ce qui est intéressant dans cette anecdote n’est pas tellement la bêtise de la stratégie du procureur Pinard, mais plutôt son réquisitoire contre l’Art et la liberté de l’Art :

« L’art sans règle n’est plus l’art ; c’est comme une femme qui quitterait tout vêtement. […] Imposer à l’art l’unique règle de la décence publique, ce n’est pas l’asservir, mais l’honorer. »

Françoise Laborde, Pinard du CSA

Le raisonnement que l’on peut lire dans ces quelques mots est en effet exactement le même que l’on peut lire dans les interminables ânonnements de la sœur de Catherine, qui fait le tour des plateaux TV et radio pour dire à quel point, oui madame, le clip d’Indochine est d’une violence intolérable et que, compte tenu des règle de la décence publique, il faut l’interdire.

Mais déjà, afin que ceux qui ont passé les dernières semaines en Sibérie (Goulag ?) sachent de quoi je cause, un résumé de l’histoire. Xavier Dolan, jeune prodige du cinéma, Québécois, ayant à son actif pas moins de trois longs métrages et cinq prix à Cannes (le tout à 24 ans), réalise pour le groupe Indochine (le groupe qui fait la même chanson depuis 20 ans, sur les mêmes trois notes monotones) le clip de « College Boy ». La chanson et le clip parlent de harcèlement scolaire, un sujet sérieux et pourtant tabou en France, en témoigne la réaction de vierge effarouchée de la mère Laborde. Le clip est en noir est blanc, magnifiquement filmé, et suit un collégien harcelé dans son école, mais voyez plutôt :

Voilà donc ce que Laborde veut censurer. Un clip fort, puissant, sur un sujet important, une situation que vivent quotidiennement des centaines d’enfants en France. L’objection de Sœur Françoise ? Je lui passe la parole : « C’est une chanson, ce ne sont pas des œuvres d’art et d’essais. Ça n’a pas sa place en journée, sur des chaînes de musique. »

Oui, vous avez bien lu. Il y a selon elle un art acceptable, et un art dangereux. Il y a un art qui peut être montré, et un art violent qui doit être caché. Quelle différence y a-t-il alors entre Pinard et Laborde ? Quelle nuance peut-on lire entre la démarche de Goebbels et celle du CSA ? La même stupidité : il y a un art qui doit être autorisé, et un art qui doit être banni. Parce qu’il dérange. Parce qu’il bouscule. Parce qu’il questionne. Parce qu’il ne propose rien, et se contente de faire son boulot : provoquer une réaction.

Alors Françoise, je suis moins gentil que Xavier Dolan, je ne considère pas que vous avez « trente-cinq ans de retard », mais cent cinquante. Cent cinquante ans de retard sur votre père spirituel Ernest Pinard. Cent cinquante ans d’hérédité dans la bêtise la plus crasse, dans l’incompréhension profonde de ce qu’est l’Art et la création artistique. Cent cinquante ans de fascisme, à essayer d’imposer à l’Art une prétendue « morale publique ». Cent cinquante ans de stigmatisation des artistes comme instigateur de la violence dans la société. Cent cinquante ans d’aveuglement, à vous voiler la face, à faire semblant de croire que l’Art invente la violence alors qu’il ne fait que la décrire, la montrer, la questionner. Cent cinquante ans que les gens comme moi combattent sans relâche les gens comme vous. Les petits soldats d’un Art consensuel et mou, d’une création rabougrie, tenue fermement dans le cadre étriquée d’une morale qui passera comme la mode se démode. Petits procureurs énervés, défenseurs d’un Art poli, qui n’insulte pas, qui n’est ni grossier, ni menteur, ni violent, un Art qui vous respecte, un Art qui serait comme un oreiller bien confortable, et sur lequel vous pourriez vous reposer. Mais l’Art est une question qui vous empêche de dormir. Et aucun de vos petits emportements n’y pourra jamais rien.

Sincères Condoléances

Oskar Kermann Cyrus

Bonus:

Un autre clip censuré: celui de David Bowie pour la chanson « The Next Day ». Youtube l’a interdit aux moins de 18 ans pour « blasphème ». Clip réalisé par la géniale Floria Sigismondi (qui a, entre autre, réalisé pour Bowie le clip de « The Stars (Are Out Tonight) » avec Tilda Swinton et pour Marilyn Manson les clips maintenant cultes de « The Beautiful People » et de « Tourniquet »), avec Marion Cotillard et Gary Oldman.

Publicités

4 réflexions sur “Censeurs, j’irai cracher sur vos tombes

  1. Pingback: Il faut sauver la Demeure du Chaos | Sodome et Gomorrhe

  2. Ce qui est surtout choquant dans ses propos, c’est qu’elle oppose « une chanson » à « œuvres d’art et d’essais ». Cela revient au même, l’idée qu’il y aurait une forme d’art vide et bête (la chanson, forcément, parce qu’un chanteur qui fait de l’art, c’est une blague), et une forme d’art intelligente (les essais, forcément, parce qu’un bobo-intellectuel qui écrit 500 pages pour démontrer que parler de l’intégration ne peut passer que par l’embourgeoisement, c’est très sérieux et ô combien subversif). C’est-à-dire qu’elle ne conçoit même pas que l’art soit avant tout physique, un véritable plaisir ; ce qui est dangereux. Rien de mieux pour détourner ses ouailles de l’art : « l’art, ça donne mal à la tête ». Mis à part cette apostille, une écriture virulente et aiguë, encore bravo & merci !

    J'aime

    • C’est en partie dans la culture que se situe « la lutte des classes » aujourd’hui, en ce sens que les classes aisées de la population choisissent ce qui est bon dans l’Art, ce qui est de qualité. Et donc excluent tout succès populaire, on peut observer le même mécanisme en littérature avec le rejet massif d’une auteure comme Amélie Nothomb, mais aussi Stephen King ou Rowling (je vous conseille d’ailleurs son premier polar « l’appel du coucou », critiqué par Malakoda sur le blog http://maislivrezvous.wordpress.com).

      Ce qui est populaire est mauvais parce que l’on considère que le peuple est stupide. Voilà le principal problème dans la culture aujourd’hui, car il est la source de bien d’autres désagrément: c’est en fonction de ce jugement hâtif que se décide le financement public, l’attention des médias « légitimes »… etc. Ainsi, une musique comme le Metal ne fait la Une que quand il s’agit de parler d’un obscur neo-nazi norvégien arrêté dans le sud de la France… Mais pratiquement rien sur l’énorme succès annuel du Hellfest…

      Voilà, merci pour votre visite et vos commentaires!

      J'aime

  3. Pingback: Le CSA rhabille les femmes : « Miley, mets ta Burqa ! » | Sodome et Gomorrhe

Posez une bombe

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s