Des garçons, pas des hommes

Egalité

J’avais déjà remarqué ce léger travers, auparavant. Peut-être que l’on attrape ce tic de langage comme une maladie. Peut-être que l’on prend cette maladie comme une sale habitude. A force de l’entendre dans la bouche des autres. A force de l’entendre, de se le voir asséné comme une série de coups de poing. Les homos sont « des garçons », pas des hommes.

Il y a quelques jours, je lisais le numéro 1251 de l’excellent hebdomadaire Politis. Il y a une rubrique que j’aime beaucoup, dans ce journal, elle s’intitule « digression ». Cette semaine-là, c’était au tour de Xavier V. Rinaldi de prendre la plume, pour un texte portant le titre « Et maintenant, parlons d’amour » (article payant).

Je l’ai lu. Jusqu’au bout.

Le sentiment dominant, après, a été un mélange bizarre entre une immense colère et une immense tristesse. Une incompréhension.

Dans ce texte, Rinaldi explique pourquoi, lui et « l’homme [qu’il] aime » ne se donneront plus la main dans la rue. « Pour ne plus souffrir. Pour arrêter de trembler. » Deux petits vieux s’étaient retournés pour les montrer du doigt, alors qu’ils étaient tous les deux, sur un banc.

« Il s’est allongé en appuyant sa tête sur mes genoux. En pull rouge, avec un sourire entendu et une certaine fierté dans le regard. J’étais fier aussi. Nous avons pris une photo. A quelques mètres de nous, deux petits vieux se sont retournés brusquement et nous ont montrés du doigt. »

Et comment l’inquiétude s’est immiscée. Et comme elle a tué un moment affectueux. Finalement. L’inquiétude.

Et puis j’ai remarqué autre chose. Quelque chose que j’avais déjà entendu dans ma bouche, et puis aussi dans les séries françaises, à la télévision, quand vient le moment toujours un peu pénible où un personnage jetable est sommé « d’avouer » son homosexualité, et de dire, penaud, pénitent, qu’il aime « les garçons ».

Pas les hommes. Les garçons.

Dans la société dans laquelle on vit, un garçon, c’est un homme pas fini. Et ne nous voilons pas la face, dans notre bouche, c’est exactement ce que cela veut dire. Pas terminé. Une moitié d’adulte, une moitié d’homme. Un être en dehors parce qu’il n’est pas dans cette putain de norme.

Un garçon. Pas un homme.

Dans ce texte, quand l’auteur est en effet capable de dire « l’homme que j’aime », il le compense aussitôt par des expressions comme « Oser donner la main à un garçon en public. »

Un garçon, pas un homme.

Et puis c’est devenu omniprésent. Sur les sites communautaires, remarquer que le mot « garçon » remplace systématiquement le mot « homme », sauf s’il s’agit de décrire un hétéro. A la télévision, entendre les journalistes dire « garçons » pour les homos, et « hommes » pour les hétéros.

Me l’entendre dire par automatisme. Pas un « homme ». Un « garçon ». Un « homme » pas terminé. J’imagine, de même que, selon Sigmund, une fille ne devient femme que lorsqu’elle trouve son phallus (sic), un « garçon » ne devient un « homme » que lorsqu’il a trouvé son vagin.

Comme un chiot devient un chien.

Xavier – si seulement tu me permets de t’appeler ainsi – ose. Ce système-là a fait son temps. Assez de peur, de crainte, de honte. Assez d’autodénigrement. Assez d’insultes. Assez d’entendre à la radio, à la télévision, dans la rue, sur internet, ce même tic gerbant. Assez d’infantilisation. Assez de cette violence qui ne dit pas son nom. Cette violence qui t’as poussé à lâcher la main de « l’homme » que tu aimes.

Ce système-là se nourrit de tous nos renoncements. Il ne sera pas vaincu par l’abandon. Il ne sera pas vaincu par notre crainte. Ce n’est pas en nous cachant que tous les bonobos de ce pays vont accepter notre présence. Ce n’est pas en baissant les yeux que nous allons leur apprendre le respect qu’ils nous doivent. C’est en rendant les coups, en se riant de leurs regards. Même si c’est douloureux. Même si cela fait mal. Même si cela paraît plus facile à dire qu’à faire.

Alors Xavier, relève la tête, et reprends lui la main.

Car finalement, nous sommes bien des « hommes ».

Sincères Condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

Bonus:

Un clip de circonstance, Macklemore & Ryan Lewis – « Same Love »

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