Et prie Dieu pour leur âme

etpriedieu_bann

Tu avais dit que tu ne me laisserais pas, mon frère, mon frère, tu avais dit que tu resterais, que tu ne partirais pas, tu avais dit, tu l’avais bien dit, mon frère.

Mes yeux flous te voient, masse inerte, tâche immobile sur le sol, je ne vois pas tes yeux, je vois du rouge sur ta poitrine. Le mur est froid mes mains le griffent, je ne sais pas où est le sol, exactement, où est le sol froid sur lequel je m’agenouille. Mes yeux flous te voient, masse inerte, ma main te touche tu as l’air si paisible.

J’essuie mes yeux avec mes mains, et je te vois, corps inerte, les yeux clos la bouche entrouverte presque un sourire. Tu as du rouge sur la poitrine, une main posée sur le ventre, tu dors, mon frère, tu dors.

Après père et mère, tu avais juré, après qu’ils soient passés, tu avais juré, mon frère, tu avais juré. Tu avais dit « plus jamais seuls », mon frère, plus jamais seuls, tu avais dit « jamais sans toi », et finalement, tu vois, tu l’avais pourtant bien dit, tu m’avais dit « Blanche, Blanche, plus jamais seuls ». Je me souviens. Après père et mère. Après qu’ils soient partis. Je me souviens, le curé te l’avais fait jurer, juste après la cérémonie. Finalement tu le vois, je le sais, dans tes promesses aussi les vers ont mangé.

Tu l’aimais, je le sais, je le sais, tu l’aimais. Tes yeux noirs étaient toujours tristes quand tu y pensais, ta voix rauque me faisait peur, tu l’aimais, tu avais sa silhouette sur ton visage, je le voyais, mon frère, mon frère, tu l’aimais pourtant, je le sais, tu aimais sa voix son cœur son visage, tes yeux étaient toujours noirs et tristes quand tu pensais.

Et finalement.

Corps inerte tu as du rouge sur la poitrine.

Corps endormi pourtant tu ne respires plus.

Masse immobile sur la pierre, tu dors, mon frère.

Tu dors.

Ton capitaine, je le voyais, il te regardait avec un petit sourire, je ne savais pas ce qui l’amusait si bien, il avait une drôle d’étincelle dans son regard dur. Ton capitaine.

Tu l’appelais Grand Frère, quand il venait te chercher, sur son cheval après vous alliez par les champs, tu l’appelais Grand Frère il t’appelait Gamin avec un petit rire, je ne sais pas ce qui l’amusait si bien, pourtant, tu revenais en souriant tu t’endormais, après, le soir, le regard dur et triste jusqu’au lendemain, je croyais que c’était la nuit mais c’était lui. Ton capitaine. Je croyais que tu pleurais en baillant, comme tout le monde, le soir, et fatigué, que tu dormais ensuite, je croyais que c’était la nuit qui t’angoissait quand tu me disais « Dors, Blanche, ça ira mieux demain. »

Et finalement corps inerte, les yeux clos tu dors enfin.

On t’a entendu hurler, « Grand Frère ! Grand Frère ! » les yeux mouillés pourtant tu avais du sang sur les mains, c’était lui c’était ton capitaine, mon frère, tu hurlais les yeux mouillés la voix rauque et la rage au ventre, ta main crispée sur son corps tu hurlais, on t’a entendu, tu avais encore son sang sur tes mains. « Grand Frère » tu sanglotais, pourtant tu avais juré, quand tu es rentré les yeux vides, « Grand Frère ! » ta voix cassée, tu avais promis, je me souviens, et quand tu es rentré les yeux perdus je ne voulais pas mais tout de suite j’ai su.

Tu as dit que tu allais voir mère, père, là où ils sont passés.

Tu l’as dit les yeux vides.

Je m’allonge sur le dos et finalement, toi corps inerte les yeux clos, tu as du rouge sur la poitrine.

Je regarde le plafond la pierre le gris passé.

C’en est un beau caveau, paisible les yeux clos, quand ma respiration s’arrête.

C’en est un beau caveau.

« Ci-gisent le frère et la sœur

Passant, ne t’informe pas

De la cause de leur mort, mais passe

Et prie Dieu pour leur âme »

Église Saint-Jean-en-Grève, Paris, 1603

L’épitaphe qui a inspirée cette nouvelle est présente dans le recueil Dix rêves de pierre de Blandine Le Callet, aux éditions Stock.

Sincères Condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

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