Marc-Edouard Nabe, « Au régal des vermines »

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Il y a en France toute une liste d’écrivains que de grands intellectuels comme Caroline Fourest ou Gérard Miller nous entraînent quotidiennement à détester sans les lire. Nabe fait partie de ceux-là, peut-être même est-il au sommet de cette liste. Nabe. Marc-Edouard Nabe. Pseudonyme d’Alain Zannini, fils de Marcel Zanini, guitariste à ses heures perdues et surtout : écrivain. Grand écrivain, pour être tout à fait honnête. Et pourtant, si ses livres traînent dans les bibliothèques, c’est dans l’Enfer, là où personne n’ira les chercher. Pourquoi ? Parce qu’à son nom est systématiquement accolé un mot : « antisémite ». Dans la vieille bourgeoisie intellectuelle de Saint-Germain-des-Prés, lire Nabe est interdit, proscrit, défendu, et en dire du bien vous promet, vous aussi, à l’Enfer. Finalement aucune différence entre ce clergé-là et le Vatican : une nuée d’évêques accrochés à leurs certitudes comme Monaco à son rocher.

Polémiques, etc.

A force de défendre les infréquentables, de vouloir à tout prix rayer des listes noires tous les sales gosses de l’Art, on va me prendre pour le Jacques Vergès de la culture. Mais comme je me tue à le dire, à l’écrire, à le graver partout où je le peux, il est malhonnête et dangereux d’appliquer un jugement moral sur l’Art, ce qui inclut, de fait, la littérature. Il est malhonnête et dangereux de trouver « un message » dans une œuvre d’art. Il est malhonnête et dangereux de faire fi de toute esthétisation pour condamner le contenu d’une œuvre, et de n’y déceler qu’un sens de lecture alors que c’est justement la force de la littérature d’être multiple. L’art et la littérature sont des questions. « Seulement » des questions. Il est malhonnête et dangereux d’y trouver une quelconque réponse.

Cet article est parti d’une énième polémique autour de Nabe. Frédéric Taddéï, animateur de l’émission tardive « Ce soir ou jamais », à l’occasion d’un débat sur  ces deux crétins de Dieudonné-Soral, invite Marc-Edouard Nabe, à part, pour un entretien de sept minutes où Nabe démonte méthodiquement le conspirationnisme des deux imbéciles, annonçant la parution prochaine de mille pages sur le sujet. Gros scandale, l’écrivaine Émilie Frèche sort de ses gonds et dit le vilain mot : « antisémite ».

Moi qui avais déjà lu le génial Alain Zannini, roman colossal que je ne pourrais résumer, et où je n’avais pas trouvé la moindre remarque antisémite, je me suis un peu énervé. A la suite de cette sortie très remarquée, Taddéï est obligé de faire le tour des plateaux télé pour démentir les rumeurs de déprogrammation et justifier les sept minutes d’entretient avec « l’antisémite » Marc-Edouard Nabe. Les journalistes et mannequins télévisés, avec l’arrogance et la bêtise qu’on leur connaît, attaquent Taddéï avec un livre, Au régal des vermines, qui est vraiment scandaleux, oui madâme. Le problème vient toujours quand on demande à ces gens s’ils ont lu ce livre, tous répondent avec un air gêné « euh… non, mais Miller en a lu des passages chez Ruquier. » Les éructations pathétiques d’un vieux chroniqueur vaguement psychanalyste valent donc paroles d’évangile, et puisqu’il faut, pour juger ce livre, s’appuyer sur ce mémorable moment de médiocrité, voici donc la fameuse intervention.

On ne va pas contredire Miller sur un point : « c’est un livre qui sue la haine ». Non, c’est vrai, la haine en est même le moteur, Nabe l’écrit lui-même dans le livre, page 13 exactement :

« Ce mince ouvrage, introduisant ma philosophie avec le moins tact possible, ne retiendra que ce qu’il peut : j’ai trop de mépris et de haine en moi pour que mon œuvre elle-même n’en soit éclaboussée […] J’ai l’air de choisir, de sélectionner mes antipathies : il n’en est rien. J’exècre en fait le monde entier : tout être humain, aussi inintéressant soit-il, a toujours dans son sale fond une odeur qui m’écœure, un bout de merde qui dépasse : c’est par là que je les tirerai un par un tous jusqu’au charnier. Si j’étais sûr que le monde disparaisse avec moi, je me flinguerais sans sourciller. Mais je méprise le suicide. Et je vous emmerde. »

Cela nuance déjà pas mal les accusations de Miller. Quant aux passages lus à l’antenne, oui, bien sûr, ils y sont. Mais soigneusement choisis dans un ou deux chapitres particulièrement virulents, et en oubliant systématiquement les déclarations contradictoires d’un écrivain qui écrit notamment : « Vous savez qu’entre deux mots, et quel que soit mon sentiment, je choisis toujours le plus péjoratif, sinon je ne peux écrire. » ou encore « Ce qui me touche, ce sont les choses horribles racontées d’une façon belle. ». Enfin, Nabe le dit lui-même, son livre parle de « Moi ! Moi à cœur ouvert ! Pourriture de moi dans un premier livre ! ».

Au régal des vermines

Contrairement à la plupart des gens qui en parlent dans les médias, j’ai lu ce livre, je l’ai même acheté. Sans regret. Car contrairement à la plupart des gens qui, dans les médias, parlent de ce livre sans l’avoir lu, je l’ai aimé. Profondément. Et autant le dire tout de suite : il s’agit d’un de mes plus grands chocs littéraires. Nabe est certainement un des plus grands écrivains contemporains, sinon le plus grand.

La question, dès lors, n’est pas de se demander s’il y a des passages racistes, antisémites ou homophobes dans ce livre. Bien sûr qu’ils sont présents, Gérard l’a bien gueulé. Mais à la fin de ce livre, je n’ai pu me dire avec certitude : il est antisémite, il est raciste, il est homophobe. Non. D’autant que je suis visé par ces diatribes : homo, blanc (la race qui, selon Nabe, mérite le plus l’extermination), aimant les romans et le rock. Nabe est un esprit contradictoire : capable de cracher sur « les nègres » au détour d’une page, et au chapitre suivant de faire l’éloge de Thelonious Monk et du Jazz, genre musical que même Sinatra a eu du mal à blanchir. Capable, aussi, de haïr les homos et de faire l’éloge d’Oscar Wilde, de Proust et de Jean Genet. Nabe déteste globalement, et aime dans le détail, un misanthrope comme la littérature n’en a plus beaucoup. Nabe, antisémite ? « Du moment que je vomis le monde entier, il n’y a aucune raison pour que les juifs soient exclus de ma gerbe d’or… »

« Je suis pour l’extermination intégrale et sans discussion. Si je vais au fond de moi-même, pas une ordure ne peut me donner une bonne raison de ne pas disparaître. Ma haine est devenue, par son extase même, complètement érotique. »

La littérature, d’ailleurs, principal sujet de ce livre. Au régal des vermines est avant tout une profession de foi littéraire : une sorte de pacte, d’engagement profond pour la littérature, et de toute manière, il n’a pas le choix, il doit écrire, écrire est sa vie, toute son existence, et non une partie de son existence. Il fustige d’ailleurs pas mal de ses contemporains pour qui il ne faut pas confondre la littérature et la vie. Lui prétend l’exact contraire : « Mon monde est celui de l’Art. Je n’en ai connu aucun autre de merde. Je n’ai jamais pu faire la différence entre les êtres qui m’ont ému sur le papier ou en dehors du papier. Ce ne sont tous que de lourdes et belles mouches qui sont prises à ma plaquette adhésive. Fantômes à poindre. Certains nous croisent. D’autres nous touchent. Ils n’en sont pas moins réels. »

Et c’est par ce biais qu’il faut lire Nabe. Sa vision du monde, sa vision de la vie, des gens, des valeurs, tout cela est guidé par la littérature, par un sentiment esthétique. Il en est ainsi pour sa vision des « races », et livre un magnifique (et dérangeant) chapitre sur « les nègres ». A certains moments, on pourrait le rapprocher des futuristes italiens et de leur vision esthétique de la vie et de la politique. Nabe parle dans son livre de la modernité et du mouvement, de l’action, parfois même de la guerre… avant d’écrire l’exact contraire. Sa principale différence avec les futuristes italiens c’est qu’il n’ira jamais pondre des tracts pour les fascistes : « Réfractaire je suis. Je me refuse à tout parti, toute doctrine, tout système. Je suis seul. Il le faut. »

La littérature de Nabe est donc une interrogation permanente. Un gigantesque point d’interrogation, et l’écrivain lui-même semble prendre un certain plaisir à nous balader dans les méandres de ses contradictions. C’est aussi là qu’il est pertinent : l’Art n’a pas de message à délivrer, sinon de n’en chercher aucun. L’Art est profondément amoral, et rien ne pourra changer cela.

Nabe écrit un livre totalitaire, et préconise en littérature « un fanatisme, un nazisme, un fascisme absolu et excessif ! » avant d’ajouter « Toute littérature est de droite. Toute poésie est foncièrement fasciste. Si dans la rue, la civilisation nous pousse à pratiquer une politique de gauche, dans la créativité, il n’est d’autre solution que d’être d’extrême extrême droite. De gauche dans le quotidien et de droite sur le papier. Un créateur ne peut travailler dans la justice. L’Egalité, la Liberté, la Fraternité, il connaît pas. J’estime que tout artiste est fasciste. C’est trop facile à démontrer. C’est l’exigence intime. Le fascisme est la seule issue pour un artiste. » Plus loin, il écrit une phrase que Miller aurait dû citer (entre autres) pour être parfaitement honnête: « L’instinct est de droite. C’est le cœur qui est à gauche. »

Alors…

Je ne vais pas parler de tout le livre. Je ne vais pas parler de ces pages magnifiques sur le Jazz, Thelonious Monk, le corps, la philosophie, ses parents, la mort, des mots d’une précision et d’une sonorité incroyable, je ne vais pas en parler parce qu’il faut que vous le lisiez, ce livre, ce grand livre, pour vous rendre compte vous-même de l’ampleur du chef d’œuvre, qui porte dans son titre même la force de ses contradictions. Au régal des vermines est un livre furieux et radical, Nabe écrit et extermine, car pour lui, le premier « je » que l’on écrit sur une page, c’est « l’éradication des 6 milliard autres êtres humains. »

J’ai lu Au régal des vermines et c’est un voyage sans retour, je vais de ce pas commander L’homme qui arrêta d’écrire.

Sincères Condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

PS: si vous voulez acheter le livre, c’est par là.

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4 réflexions sur “Marc-Edouard Nabe, « Au régal des vermines »

  1. « Il faut quand même leur rappeler ce qu’ils ont écrit, qui ne peut pas s’écrire dans une démocratie » : l’écriture sous régime totalitaire est toujours merveilleuse, excusée ; en démocratie toujours condamnée, censurée ? En tout cas, il est étonnant que personne sur le plateau de Ruquier n’ait réagit à cette phrase.

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  2. Eh, bien, moi, un peu bougnoule, un peu espangouin, un peu tchèque, un peut tout, je n’ai pas peur d’être considéré comme antisémite et je l’affirme : j’aime Nabe et apprécie grandement cet article. Merci.

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