Le con, la pute et le déchu

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Peut-être faudrait-il brûler tous les livres. Et les tableaux. Ou, mieux : les recycler. Casser les statues, en faire des briques. Faire des cordes de guitare des cordes à linge, et retirer les touches des pianos : blanc et noir, c’est vraiment trop raciste.

L’art est instable. Et comme l’uranium, l’art est radioactif. Il a un effet sur les gens. Du coup, ce serait plus sûr de le condamner. Un bel autodafé serait de rigueur. Imaginez que les gens se mettent à imaginer – voire pire : à croire – c’est la déroute assurée. Comment gouverner des gens libres d’esprit ?

Ah zut, les autodafés sont connotés système totalitaire. Alors censurons. Engageons des écrivains officiels, pour publier une littérature officielle, des livres bien rassurants qui montrent que rien ne change. Sanctifions-les.

Glorifions l’esthétique classique, romantique, post-apocalyptique.

L’épure, la tristesse et le désespoir – encore faut-il tordre ces esthétiques, en donner une image fausse, réduite, et créer une case.

L’épure : la phrase-clé, celle qui se cite bien et fige à jamais l’auteur. Des petits livres, parce que les Rabelais, on ne peut pas les lire. C’est trop long. Ce n’est pas rentable.

La tristesse : assurer aux gens que le bonheur, c’est d’un autre temps. C’est dans un autre monde, ma bonne dame. C’est le paradis, l’utopie, des salades.

Le désespoir : mais ne croyez pas à l’au-delà, c’est d’un autre temps. C’était bon pour le Moyen-Âge (encore faut-il tordre le Moyen-Âge, en donner une image fausse, etc.), pour les niais. Aujourd’hui on a évolué.

« Le ‘‘progrès’’ n’est qu’une idée moderne, c’est-à-dire une idée fausse. Dans sa valeur, l’Européen d’aujourd’hui reste bien loin au-dessous de l’Européen de la Renaissance. Se développer ne signifie absolument pas nécessairement s’élever, se surhausser, se fortifier. » — L’Antéchrist, §4, traduction Henri Albert, 1895 (Nietzsche) (Mais l’on ne peut pas être nietzschéen : pour Nietzsche, on est soi ou l’on n’est pas.).

Citation, c’est-à-dire manque de crédibilité, il faut une voix autoritaire ? Pourtant Bowie chantait : « Il n’y a pas de voix qui fasse autorité / Il n’y a que des lectures multiples ». Citation, c’est-à-dire enfermer l’auteur dans une seule vision, oublier qu’il a dit le contraire ? C’est admettre l’idée d’une vérité ?

La croyance en la science – la sacro-science délivre la sacro-sainte vérité – est mortifère. On a tué Dieu et on lui a substitué l’Ordre. Il y a des lois physiques (qui ne s’appliquent pas partout : et la relativité n’est là que pour expliquer que la science est toujours empirique). On cherche dans un langage insensé les raisons de tout cela. Glorifions le règne de la science.

L’esthétique baroque est la juxtaposition de deux idées contradictoires, mais considérées justes toutes deux. Il n’y a pas plus baroque que le soleil noir. Mais il faut censurer : glorifions le classicisme tordu, le règne de la Raison tordue, parce qu’après tous, nous sommes tous des êtres de Raison, n’est-ce pas ? Il n’y a que ça, ou des fous.

« Tu veux avoir la vie facile ? Reste toujours près du troupeau et oublie-toi en lui » (La citation vaut pour dogme).

Il est faux de dire que l’on vit dans une société individualiste. L’individualiste cherche la réalisation de sa singularité, et cela n’est pas contradictoire avec un sentiment communautaire.

L’individualiste n’a pas besoin de crier ses différences pour exister : il n’a pas besoin du regard des autres.  Il n’a pas besoin de se dire tel pour l’être : ceux qui se disent ne sont pas ce qu’ils disent. « Je suis courageux » = j’ai besoin de le dire, parce que je ne parviens pas à le montrer. « Je suis nietzschéen » = je n’ai rien compris à Nietzsche. « Je suis » = je ne suis pas. L’individu n’est pas une déclaration, c’est un acte.

Du coup, contre-pied :

Mettons que je cherche la profusion, la joie et l’espoir. Admettons que j’admire Rabelais pour autre chose que son talent humoristique (coup classique : tamponner « humour » revient à décrédibiliser).

Profusion : je suis con. Je suis con parce que je ne parviens pas à résumer ma pensée. Je suis con parce que je ne trouve pas la vérité. Je suis con parce que je me contredis. Je suis con parce que je ne donne aucun sens à ma vie. Je suis con parce que je refuse de me catégoriser. Je suis con parce qu’il me manque une case et que je suis à côté de la cage.

Joie : je suis une fille de joie. Je suis pute parce que je cherche à me faire plaisir. Je suis pute parce que j’aime autant Racine que Verlaine, autant Tchaïkovski que Rihanna. Je suis pute parce que je refuse d’imaginer qu’il y ait une Littérature, celle du panthéon officiel. Je suis pute parce que je considère qu’est art tout ce qui me plait.

Espoir : je suis déchu. Je suis déchu parce que je crois et croire c’est dépassé. Je suis déchu parce que je crois que l’on peut changer les gens. Je suis déchu parce que je refuse de baisser les bras, d’être déçu, et de me reclure pour jouir de mon extraordinaire supériorité. Je suis déchu parce que je ne me considère pas supérieur. Je suis déchu parce que je crois que les mentalités ne sont pas gravées plus durablement que l’airain. Je suis déchu parce que je crois que vouloir libère.

Un con:

Une pute:

Un déchu:

Willem Hardouin

http://whardouin.wordpress.com/

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