Honnêteté. Transparence. Quand j’admire mon reflet.

Vanitas, Philippe de Champaigne

Aujourd’hui je maudis les cons en écoutant Chopin. La bêtise des autres me donne envie de me détruire en me frappant la tête avec mes poings jusqu’à ce que ma cervelle éclabousse l’écran. En assumant la violence peut-être deviendrais-je plus libre, en assumant la folie, la violence et la folie, peut-être deviendrais-je ce héros qui s’écrase en sang sur l’asphalte glacé, ou celui qui a perdu toute envie de paraître et qui arrose les fleurs de sa pisse malade. En écrivant je la canalise. La violence. La folie. Je calme ce poing tremblant qui fait des trous dans la feuille et qui fait mal à mon poignet à trop appuyer sur le plastique du stylo le bout de mes doigts blanchis me hurlent de planter cette arme dans l’œil de mon reflet. Me buter comme un grand, lobotomie à l’extrait mal dégrossi de littérature acide.

Je ne sais pas à qui envoyer ce texte. A vous ou à moi, à qui le recevra dans la longue traine des souvenirs qui s’échoueront forcément quelque part, mais dans un état incertain, je ne sais pas à qui envoyer cette pauvre bafouille que je griffe pour éviter de me jeter par la fenêtre que j’ai laissé ouverte.

J’ai l’encre au bout de la seringue, prêt pour mon shoot quotidien, prêt à m’enfoncer dans le cliché de l’écrivain qui peut pas s’empêcher, ben non, peut pas, il est dépendant comme une drogue rend dépendant le corps exsangue du camé qui crève dans une allée sale tremblant en ayant chaud et froid sous la caresse brutale de la soufflerie puante d’un restau dégueulasse. Peut pas non peut pas. Comme une formule à moitié magique qui s’écroule avachie paresseuse sur mon dernier coin de conscience. De dignité. De cette maladie contemporaine qu’on appelle honnêteté. Honnêteté et transparence, l’idée du siècle, la nouvelle devise de l’époque. Faute d’argent on pond du vent.

La vérité, tenez, vous en voulez, de la vérité, la vérité, et ben, la vérité, c’est que j’ai le choix. J’ai le choix entre la violence de mon poing sur mon crâne ou celle plus hypocrite des mots sur cette putain de page. Je choisis les mots parce que je suis lâche, et que la douleur, ce n’est pas que je ne supporte pas, mais je préfère qu’elle ne me vrille pas la tête.

J’écris parce que j’ai mal au ventre. Cette vérité tendue, pourrie de banalité, je la crache enfin parce que la douleur me force au lyrisme le plus éhonté, à ce discours suranné de la souffrance qui accouche. J’ai longtemps nié devant vous cet état de fait, ce vers de Musset que je hais par-dessus tout, celui qui dit que « les plus désespérés sont les chants les plus beaux », et pleure manant parce qu’il en sait d’immortels qui sont « de purs sanglots ». Pauvre con de romantique attardé. Toi qui as contaminé l’Art avec cette idée pute.

Je ne sais pas à qui envoyer ce texte. Je ne sais pas encore où il s’arrêtera. S’il a vraiment un sens et si, en fait, je ne vais pas tout jeter à l’oubli des cendres. Jeter tout au gris brouillard de la poussière qui accouche de la mort, de celle qui calme le temps et que l’on sent filer entre ses doigts comme la vie qui s’écoule trop courte dans un grand sablier vide. Je me sens comme une malle trop pleine accouchant d’un monstre trop petit dans un grenier en ruine que l’oubli cache par excès de pudeur.

La bêtise des cons que je maudis en écoutant Chopin et son torrent cristallin qui enchaîne les uppercuts sur mon tympan blessé. Cette connerie qui explose ma rétine en pixels sur la lumière de l’écran. J’ai décidé que peut-être j’enverrai à Dieu cette putain de missive. A Dieu c’est-à-dire à n’importe qui, à un con peut-être, ou peut-être à un mort, à quelqu’un qui a l’oubli comme seul langage et la langue coupée. Peut-être ne serais-je d’ici sa lecture qu’un tas de notes dans un coin de plancher gris.

Si ça se trouve ce ne sera même pas fini. S’effaçant au milieu d’une phrase dans un geste que, bêtement, je penserai radical. Un autre cliché. Un autre gravier jeté dans l’océan avec un geste trop grand. Je m’aperçois désormais qu’être perdu signifie pour moi ne plus avoir de cible, ou ne plus savoir viser. Me faire du mal par les mots ou la promesse d’ivrogne de me tuer un jour. Par la brûlure d’une lame qui apaise la tempête un moment. Un court moment. Qui est comme cette phrase de Chopin qui interroge, pas joyeuse sans être mélancolique, qui n’est peut-être qu’un instant, un apaisement, un éphémère pardon, une promesse faite à l’avenir, un crachat insolent jeté au visage osseux et métallique de la mort qui rode, nue, autour de mon regard affolé.

Autour de mon regard vaniteux.

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Image de couverture: Vanitas, Philippe de Champaigne

2 réflexions sur “Honnêteté. Transparence. Quand j’admire mon reflet.

  1. Impressionnant billet. Que dire ? pas de critique. Je ne connais pas assez Chopin et son œuvre pour t’imaginer penché sur ta feuille musique à fond qui va avec, c’est la seule chose qui m’a manqué à la lecture de ce texte et c’est de mon seul fait d’inculte ridicule… De mon côté je n’écris que peu en musique, car toujours en extérieur et le plus souvent dans les conditions les plus déplorables pour mon papier, sinon ce serait plutôt avec la symphonie fantastique de Berlioz…

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    • Je vous remercie pour votre commentaire. J’ai toujours beaucoup aimé écouter et jouer Chopin. Moins technocrate que Bach (que j’aime pourtant passionnément), plus sobre que Beethoven (que j’admire), profondément juste.

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