Moi Nestor, 22 ans, étudiant, pédé

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Je m’appelle Nestor. Nestor Malakoda. Dans la « vraie vie » je m’appelle Hugo mais ça ne vous dit rien, vous ne me connaissez pas, alors quelle importance… Normalement ici je suis critique littéraire. Je suis censé vous dire, ou plutôt vous écrire mon avis sur des bouquins, souvent bons parce que je ne termine pas les mauvais livres. Aujourd’hui je n’écris pas pour vous parler d’un livre. J’écris pour vous parler de moi, 22 ans, étudiant, et pédé.

Certains ne comprennent pas que j’utilise ce mot. « Pédé ». Ils pensent que je me fais du mal. En fait c’est le contraire : on désamorce l’insulte. On la retourne. Oui, je suis pédé. Mais je suis seul à pouvoir le dire, comme les noirs sont les seuls à pouvoir dire qu’ils sont des « nègres ». Je suis le seul à pouvoir me qualifier, je n’autorise personne à avoir un quelconque pouvoir sur mon identité.

Je suis étudiant en métiers du livre. L’intitulé de la formation est plus long : Information – Communication option Métiers du Livre. Cela n’a que peu d’importance mais je contextualise. Quitte à témoigner, autant détailler. Je suis un banal jeune homme de 22 ans, qui s’habille ni mieux ni moins bien que la moyenne des étudiants de mon âge, je ne suis pas trop moche, je ne suis pas non plus super canon : banal.

Ce constat conduit souvent les gens que je croise à tirer la conclusion suivante : Finalement, aujourd’hui, c’est banal d’être homo. Je sais que ça part d’un bon sentiment. Je sais qu’ils n’ont pas vraiment réfléchis à la question et qu’ils pensent que parce que la Gay Pride existe tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais ça me fait quand même un peu mal. Comme je n’aime pas me justifier je me tais, je souris, je passe à autre chose.

Et puis il y a quelques semaines, SOS Homophobie a annoncé une hausse de 80% des appels pour actes homophobes. Le suicide est toujours la première cause de mortalité chez les jeunes homos… Des jeunes comme moi. Ni plus faibles ni plus mal foutus que moi. Des jeunes qui choisissent la corde plutôt que de vivre une existence d’invité du « monde libre », comme le dit Oskar. Alors pour que ce soit plus clair, je vous raconte une journée banale d’un jeune pédé de 22 ans.

Quand je me lève le matin, c’est seul. Je dis ça pour être précis, les homos ne sont pas tous célibataires. Mais je précise parce qu’il y a ce mythe de l’homo hypersexuel, mythe entretenu par des navets acclamés par la critique comme « La vie d’Adèle ». En vérité, la vie des jeunes homos c’est bien souvent la solitude. Rencontrer un mec c’est plus compliqué que rencontrer une fille pour un hétéro. Au lycée, les homos sont souvent cachés, enfin je dis ça c’était à mon époque, pas si lointaine, mais il paraît que les choses ont un peu changé. Aborder un mec devient périlleux : il y a toujours le risque de l’humiliation et du poing dans la gueule, et ça ce n’est pas un mythe. Alors on se tait, on patiente, on espère qu’après le lycée, ce sera plus facile. On passe à la fac et puis à la fac, si on est en Lettres, et bien on est bien souvent le seul gars au milieu d’un groupe de filles. Et jamais le même groupe : tisser des liens devient difficile. Alors il reste quoi ? Les bars ? Difficile d’être homo dans un monde d’hétéros, il reste fréquenter la « communauté ». Et si l’on ne veut pas ? Si l’on ne veut pas, on se réveille seul le matin. Il reste internet. Internet, c’est surtout le moyen de se taper des hommes mariés qui à 50 ans n’assument pas, parce que c’est trop tard, parce qu’ils ont peur, parce que la pression familiale, parce que les enfants. Internet, ça ne fait pas des rencontres, ou alors par hasard. Disons que pour l’instant je n’ai pas eu de chance.

Je regarde la télé le matin, pas vraiment pour regarder, c’est juste qu’un studio silencieux c’est d’un sinistre… Les pubs à la télé, quand elles s’adressent à des hommes, c’est évidemment à des hétéros : on parle meuf et « masculinité ». Tu parles…

Je sors de chez-moi pour aller à la fac. Je tombe sur un flyer dans ma boite à lettres : « Donnez votre sang ! ». Ben non. Je ne peux pas. Je suis considéré comme un menteur ou un potentiel porteur du SIDA. Je ne tente même plus d’y aller, l’humiliation de se faire gentiment évincer de la jolie caravane blanche est trop douloureuse. Le pire c’est de répondre aimablement aux bénévoles qui vous accostent dans la rue. Ce n’est pas de leur faute, je le sais. Mais c’est humiliant de devoir déclarer son orientation sexuelle comme une maladie pour s’excuser de ne pas donner son sang.

A la Fac aujourd’hui, on reçoit un auteur. Un auteur qui a écrit trois bestsellers, plutôt sympathique. Je ne vais pas citer le nom, ce qu’il écrit n’est pas grandiose, ce n’est pas non plus très mauvais. Il est plutôt drôle, il fait des blagues. « Nous les hommes ». Je ne me souviens plus de la formulation exacte mais « nous les hommes » sont attirés par les femmes. Je crois qu’il parlait poitrines. Et me voilà exclu du show, je ne suis pas un homme, ben non, mon regard n’est pas irrésistiblement attiré par les poitrines féminines. Tant pis, je laisse couler, ce n’est pas comme si c’était la première fois que je restais sur le palier d’une conversation, et sur le palier de la masculinité.

Plus tard je lis le journal, ça fait plus d’un an que les réacs nous font chier avec le mariage pour tous, parce que les socialistes n’ont pas eu le courage de le faire passer « à l’anglaise » : en une semaine sans grand débat de société. Cette banale rectification d’une anomalie du droit ne méritait pas un débat de six mois, et des menaces de référendum. Tous les jours, à la radio, à la télévision, j’entendais des hétéros débattre de ma vie. De mon avenir. De mes droits. De la validité de mon existence. J’entendais des hétéros débattre pour décider si j’avais le droit d’accéder à la citoyenneté. Je me suis senti « nègre ». J’écoutais « Strange fruit ». Je me suis senti, pendant ces mois de « débat », comme un malade. Un malade qu’on invite à table par charité, mais qu’on préférerait cacher, si possible à coups de pelle, creuser sa tombe, l’oublier. Je me sentais en attente de la fosse commune. Je suis passé au-dessus parce que j’en ai vu d’autres. J’ai eu le temps, moi, de me forger une carapace assez solide pour parer les coups de poignards de Boutin, Barjot, Copé, Le Pen & cie, assénés avec plus ou moins de sourire compatissant, de cette sale manière qu’ont les catholiques de vous condamner avec charité. D’avoir pitié. De prier pour vous. D’être « adulte » à votre place parce que vous, vous n’êtes qu’un délirant qui s’est retiré du droit chemin. Mais j’ai pensé aux autres. Aux plus jeunes. A ceux qui viennent de découvrir leur homosexualité et qui n’assument pas encore, à ceux qui le cachent, à ceux qui viennent tout juste de le dévoiler mais que cette violence fragilise forcément. Combien de morts dans ce génocide médiatique, combien de blessés dans ce massacre perpétré avec la complicité des médias ?

Le soir je rentre de la fac, à la télé il y a des séries où les homos, quand ils ne sont pas absents, sont coiffeurs, stylistes ou architectes d’intérieur. Quand ils « avouent » leur homosexualité, parce qu’il y a toujours un moment où ils sont contraints « d’avouer » leur faute, ils disent souvent qu’ils aiment « les garçons ». Pas les hommes.

Sur internet il y a des gens qui écrivent des commentaires pour nous dire, à nous les « pédés », d’arrêter de nous plaindre parce qu’on a le droit de vivre. Que déjà c’est bien qu’on nous accorde le droit de « pratiquer l’homosexualité ».

Tous les jours, j’en ris. Je désamorce la bombe. Le rire amoindrit la profondeur de la plaie. Il y a des gens qui aident parce qu’il y a des gens qui m’aiment, je le sais, de la famille, des amis, des gens qui rient avec moi. Des militants infatigables, hétéros ou non, qui combattent sans relâche pour que je puisse vivre sans me sentir coupable, dans un monde où ma place ne serait pas celle de l’invité.

Je m’appelle Nestor, j’ai 22 ans, je suis pédé, et je vis dans un monde hétéronormé, invité d’une société où les homos ne sont acceptés que s’ils restent « chez eux ».

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11 réflexions sur “Moi Nestor, 22 ans, étudiant, pédé

  1. Je me gratte un peu la tête.

    Je me souviens de Jean-Louis Bory et de sa vie arrêtée. Combien étaient-ils alors à faire de même ?

    Je me souviens de 1972, année FHAR, des Gazolines et des fêtes extravagantes.

    Je me souviens de la période 1985-1995 où les homos tombaient comme à Gravelotte.

    Je me souviens de la rue des Archives près de l’hôtel de ville de Paris le samedi soir autour de 2002 à 2004.

    Je me gratte un peu la tête. Partagé entre la sortie du placard — l’amélioration réelle — et tout ce qui reste à faire.

    Je me gratte un peu la tête. Pas convaincu notamment, quand je regarde autour de moi, que ce soit toujours plus facile pour un mec attiré par une fille.

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      • [Oskar Kermann Cyrus a censuré ce commentaire pour ne pas que trop de connerie atteigne les yeux de ses lecteurs les plus délicats. La prochaine fois, dépassez la lecture du premier paragraphe, et lisez l’article en entier avant de commenter, très cher. Dire qu’il est aussi difficile d’être hétéro que d’être homo quand on est jeune, c’est au mieux du déni, au pire de la connerie. Ou l’inverse.]

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  2. Bonjour, je vous remercie pour cette lecture. Je clique sans cesse sur des liens et aime me laisser surprendre. Je suis retournée dans le placard il y a peu… Précisément lors des débats houleux, ma fille venait tout juste de naitre. Aujourd’hui une procédure d’adoption est en cours. C’est donc un message d’espoir que je vous adresse. Je n’ai personnellement pas connu la solitude, j’ai joué de la séduction par sous entendus progressifs et su assez vite si j’avais des ouvertures. Je crois qu’être seul peut être très douloureux. J’espère que vous serez donc rapidement accompagné à votre convenance. Je vous envoie une dose d’amour gratuit et bienveillant. Je vous ai lu et j’ai été touchée. Puissiez-vous trouver le chemin vers le bonheur et la paix qui vous conviennent.

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  3. Salut du fond du Tarn, et bravo pour ton texte, particulièrement vrai quand on y réfléchit, quand on arrête de faire abstraction de pas mal d’évidences, et qu’on réalise enfin que si on peut facilement vivre « caché », tout reste a faire dès qu’il s’agit de « sortir du bois ».
    Je dis « on » parce que j’ai 30 ans, que je vis avec mon mec depuis 10, et que je me souviens, non pas de « vraie » homophobie, mais plus d’anecdotes, d’un quotidien navrant où, a la CAF, la conseillère était désolée parce que lorsqu’elle cochait « monsieur » pour l’un, l’autre personne du couple était automatiquement « madame », sans possibilité de modifier (ça date de 10 ans, ça), ou bien, plus récemment, d’une papier de recensement avec comme choix « célibataire/marié/veuf/divorcé », alors que le PACS existe depuis 15 ans, ou encore, plus méchamment, d’une engueulade lors d’un devis d’assurance auto au téléphone, en mode « comment ça 2 garçons en couple, non mais ça va pas être possible »
    Alors bien sur, a chaque fois qu’on gueule, en face, ça se confond en excuses, logiciel buggé pas a jour, personnel mal formé, on est désolés, vraiment, on a aucun souci avec « ça », bien au contraire, rassurez vous, dans le thème « j’ai moi aussi un ami noir », mais pour le gamin de 16-18 piges, ça doit pas être évident, et dans tous les cas, on voir bien qu’on est la « pièce rapportée » a ce monde.
    Rapidement pour finir, concernant tout ce qui est rencontres, par contre, tu dis qu’internet est un repaire de mecs de 50 ans, c’est faux, c’est au contraire, selon moi, LE meilleur moyen de rencontrer quelqu’un (devine où j’ai rencontré mon copain), alors bien sur, faut trouver le bon, mais ça finit par arriver, en y réfléchissant, je crois que tous mes potes se sont rencontrés comme ça, l’immense majorité en tout cas.

    Amitiés militantes

    Arnaud

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  4. J’avoue n’avoir jamais pris conscience de la difficulté d’être UN homosexuel, je suis sincèrement touchée par ton histoire et, finalement celle de tout les hommes quand les hétéros passent pour des violeurs potentiels, vous semblez être considérés comme pestiférés, il n’y a pas de remede miracle je pense, de plus en plus, des gens commencent à être « habitués » a voir des homosexuels, ou plutot des couples : ma petite amie vit dans un quartier dis difficile et nous nous baladons toujours mains dans la mains une fois deux gars nous accostent « hé mesdemoiselles vous êtes lesbiennes?! » on réponds que oui et on trace, ils nous interpellent a nouveau et se font un bisou en disant simplement « on est pas homo mais on soutient » j’ai trouver ça vraiment touchant, finalement il y a toujours de l’espoir ^.^/

    Aimé par 2 people

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