Des deux côtés du canon

#JeSuisCharlie

J’avais perdu les mots.

J’ai écrit et tout rayé, probablement des dizaines de fois. Sur le papier. Le clavier m’est devenu insupportable, il fallait que j’écrive, oui, mais que j’écrive à la plume. Avec l’arme. Avec mon arme. Celle que j’ai choisie quand j’ai renoncé à commettre un vrai massacre. Quand j’ai décidé que le but de ma vie serait de montrer que la violence des mots est plus meurtrière que la violence des armes.

Pauvres petites balles. Pauvre petites lames. Pauvre petit sabre impuissant, bande-mou du dimanche affamé du fantasme puérile du pouvoir.

Dégainer. Viser. Sourire. Tirer.

Tirer.

J’ai rayé dans ma tête toute idée de vengeance et pourtant elle revient. La justice ne peut souffrir de la violence des cœurs meurtris. Elle doit comprendre. Accepter l’empathie.

Vous savez je ne les déteste pas. Dégainer, viser, sourire, tirer.

Je ne les déteste pas. J’ai beau essayer, je déteste ceux qui pense, les imbéciles qu’ils sont ne sont que des victimes. Une victime qui erre avec une arme dans la tête que l’on nomme ignorance. A quoi pensent-ils ? Qui sont-ils ?

Je vois leurs visages, mais je ne les connais pas.

Je sais leurs noms, mais je ne les connais pas.

Je ne sais rien de leurs peurs, de leurs hontes, de leurs regrets, de leurs joies, de ce qui les fait rire – n’est-ce pas tout le propos de ces jours-ci ? Ce qui nous fait rire ? Je ne les connais pas, et j’aimerais savoir ce qui les fait rire. Ce qui les fait pleurer – quand ils acceptent de pleurer. Comprendre la rage et la haine.

Vous savez, je me suis toujours défini comme un terroriste. Avec comme arme un stylo. Waterman remplace la Kalach. Je vous avoue que ces dernières heures, ce n’est plus très évident d’assumer ce statut. Pendant un instant, j’ai eu envie de déposer les armes. Un instant. Un instant parce que je me suis rappelé qu’un jour j’ai voulu tuer. Pour de vrai je pense – l’aurais-je fait ? Qu’importe la raison, je le souhaite toujours. Un jour peut-être je dirai. Aujourd’hui j’ai changé d’arme, du couteau de cuisine je suis passé au stylo plume. Je n’ai pour l’instant pas fait de victime. Seulement des blessés. Mais je l’ai voulu, très fort. Très loin. J’ai été – je le crois – ce monstre froid que je repousse tous les jours à l’intérieur de ma tête. Ce monstre construit par la cruauté riante de l’humiliation, ce monstre bâti de l’indifférence des bons, ce monstre qui distillait chaque jour son poison noir dans mes veines. Ce monstre que je combats.

L’Art a allumé la lumière. En posant des questions. Des questions auxquelles je ne pouvais pas répondre. Auxquelles je ne peux toujours répondre aujourd’hui. J’ai toujours la colère, la rage, et la haine – je serai sans doute toujours leur esclave – j’ai toujours ce manque d’empathie, ce manque de sentiments face à la mort qui arrive, face à la tristesse des autres qui me laisse souvent indifférent, mais peu à peu grandit en moi la peur de l’irréversible. Ce n’est pas forcément la mort. C’est ce moment où tout bascule, le résultat d’un enchaînement de mouvements, de mauvais choix, de décisions, d’événements, qui font basculer le dernier domino dans le vide. A jamais.

L’autre jour sur la route, une voiture dans un fossé, un homme – jeune – allongé sur le bas-côté, entouré de gens qui s’occupaient de lui. J’ai senti l’irréversible.

Cette semaine des balles en plein dans un éclat de rire – j’ai senti l’irréversible.

Vous saisissez le problème ? La douleur ? Aujourd’hui je suis à la fois la cible et le meurtrier. La victime et le coupable. Je suis des deux côtés du canon.

Dégainer. Viser. Sourire. Tirer.

Tirer.

Un terroriste qui pleure l’arme à la main. Blessé d’avoir tiré sur sa propre liberté. Je suis le bourreau de mes opinions, l’assassin de mes questions, meurtri par le monstre qui dort.

Moi qui ne demande qu’à aimer.

Je vous présente à tous, et du plus profond de mon cœur d’encre, mes plus sincères condoléances.

Oskar Kermann Cyrus

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