Marilyn Manson, The Pale Emperor : l’anarchiste au sommet

coverMarilyn Manson revient. Et il revient fort. Inspiré du livre Héliogabale, ou l’anarchiste couronné d’Antonin Artaud, The Pale Emperor est un album coup de poing, puissant et malsain, porté par une voix qui invoque tous les démons du rock et du blues afin de payer son dû au Diable lui-même.

Marilyn Manson a une relation compliquée avec le public. N’ayant jamais voulu barboter dans les limites imposées du bac à sable musical dans lequel tout le monde voudrait le catégoriser, les puristes de tous bords le détestent. Les gothiques le trouvent trop metal, les metalleux le trouvent trop rock, les rockeux le trouvent trop hard… Même ses propres puristes ont fini par abandonner la barque : fans d’Antichrist Superstar, album culte dans la discographie de Manson, désormais un classique de l’histoire du rock, ils ne supportent plus ses multiples transformations.

Après Born Villain, album brut et minimaliste qui avait marqué sa résurrection musicale, puis la deuxième plus longue tournée de sa carrière (partie de petites salles d’une centaine de places, le Hey, cruel world… tour l’emmena à l’O2 Arena de Londres et au stade olympique de Moscou), Manson s’est consacré à divers projets à la télévision et au cinéma, en jouant par exemple un ado fan d’électro dans Wrong Cops du français Quentin Dupieux ou encore un suprématiste blanc dans l’ultime saison de la série Sons of Anarchy. Et c’est grâce au cinéma qu’il rencontre Tyler Bates, compositeur et producteur (qui a signé notamment la B.O. des Gardiens de la Galaxie, de Watchmen ou encore de 300), nouveau guitariste du groupe qui compose et produit l’ensemble de The Pale Emperor, sous l’œil attentif (et dictatorial, dit-on) d’un Marilyn Manson qui a accepté de vivre le jour durant l’enregistrement de l’album.

Tous les démons du Blues

Une ligne de basse sale sur un rythme et une guitare blues, c’est « Killing Strangers » qui ouvre et introduit parfaitement l’album. L’ambiance est malsaine, pesante, et la voix si particulière de Manson évoque quelque chose de l’Enfer. Mais d’abord, le son est un vilain coup de poing dans la gueule. Une vraie batterie, une production hyper léchée, à mille lieues du son brut de Born Villain ou de la production hasardeuse (voire catastrophique) du néanmoins intéressant The High End Of Low. Une dynamique retrouvée qui fait plaisir aux oreilles, et qui nous immerge complètement dans la poussière et la désolation, l’impression de se trouver seul au milieu d’un désert infernal, la nuit, sans lumière, avec pour seule guide la musique du Diable.

C’est précisément là le coup de génie : aller chercher les racines d’un rock sale qui invoque tous les démons du blues. Il y a du Jim Morrison dans le chant habité de « Odds Of Even », la sombre élégance d’un Nick Cave sur « Cupid Carries A Gun », le glam inquiétant du Thin White Duke Bowie sur « Third Day Of A Seven Day Binge », titre d’une dansante mélancolie… on pourrait continuer le name-dropping, en vain. Manson réinvente le blues en faisant sa musique, en y appliquant sa signature, il refait du blues la musique du Diable, et l’habille de ténèbres. Il parvient même à rappeler ses heures hurlantes sur le jouissif « Deep Six ».

C’est un album cinématographique, avant tout. La structure musicale des morceaux s’éloigne définitivement du format pop-radio. Manson prend son temps, le morceau est une progression qui accompagne une idée, une sensation, un sentiment, dans un cheminement, une quête de sens, une errance qui se marie bien avec la musique blues. Il n’y a donc pas la structure classique du morceau rock, la frontière entre le refrain et les couplets est plus poreuse, plus floue, plus indéterminée. Ce qui est étonnant, c’est que malgré l’expérimentation sur la structure, l’album reste d’une redoutable efficacité.

Une poésie sobre et incantatoire

Les textes ont été mal compris par les critiques, qui reprochent à l’album trop de facilité, trop de répétitions, pas assez de couplets. Malgré des pistes relativement longues (plus de cinq minutes chacune), les textes sont courts, et très répétitifs. C’est pourtant une évolution majeure dans la poésie de Manson, qui est fortement marquée par l’influence de William Blake et ses « Proverbes de l’Enfer » (dont il a donné une lecture pour la fondation Getty il y a quelques années), mais aussi par la poésie DaDa (notamment de Tristan Tzara), faite de jeux de mots, de répétitions et d’écriture automatique.

Sur cet album, les textes évoquent la magie. Les textes sont incantatoires et la magie tire sa puissance du texte sur trois facteurs : les mots que l’on choisit pour l’incantation, la manière dont on la prononce, le ton, et enfin la répétition, le nombre de fois dont on prononce la formule. C’est aussi très biblique, comme manière d’écrire, c’est la création pure : « Au commencement était le Verbe ». Le texte est porteur de sens et créé le monde. Rappelons l’origine étymologique de la formule « Abracadabra » qui vient de l’araméen (la langue du Christ) « évra kedebra » et qui signifie « Je créerai d’après mes paroles ».

Ainsi, les textes de l’album sont constitués d’expressions très fortes symboliquement, répétées selon leur importance ou selon la puissance que Manson veut insuffler dans cette incantation. Sur The Pale Emperor Manson s’impose en poète, s’échappant des structures musicales classiques pour créer une poésie ensorcelante et incantatoire, dont les mots ne quitteront pas votre tête.

Un pacte avec le Diable

Le blues, le verbe magique, l’occulte… Il semblerait que Manson revienne à ses premiers amours : les albums à tiroirs, les œuvres complexes aux multiples niveaux de lecture. Il déclarait récemment avoir fait cet album pour « payer sa dette au Diable ». Nous donnerait-il son âme ? Manson appelle le blues, musique née d’un pacte avec le Diable, pour lui payer sa dette… le geste est beau. Il invoque aussi Méphistophélès, le prince de l’Enfer envoyé par le Diable lui-même pour suivre Faust comme une ombre (« The Mephistopheles Of Los Angeles ») après que celui-ci lui ait vendu son âme.

Mais l’album est surtout articulé sur une alliance contre-nature : celle de l’ordre et du chaos. Manson s’inspire de la vie romancée d’Héliogabale, empereur romain, tel qu’Artaud le dépeint. Un empereur qui refuse les monothéismes, les alliant tous pour créer le culte du soleil. Par ce geste il fait surgir le chaos de l’ordre : il questionne les dogmes, les remet en cause, et impose le culte d’une figure vide de sens. Le soleil, n’étant pas une création de l’homme mais source de toute vie sur Terre, est chaotique et imprévisible par nature, et invite chacun à se questionner sur le sens de son existence. Manson invite donc chacun à se libérer des chaînes imposées par la société de classe : en répandant le chaos, en détruisant toute certitude, l’Art tel que Manson le voit – un questionnement – permet à l’humanité de créer le monde sur une base solide – et plus libre.

Puissante transformation

Je n’ai pas pour habitude de classer les albums de Manson sur une bête échelle verticale, du moins bon au meilleur. J’ai toujours pensé qu’en étant très différents dans la musique, le ton, l’intention, il était très difficile de les comparer. Mais avouons-le : The Pale Emperor injecte un nouveau poison. Une rage retrouvée, une passion retrouvée, une puissance dans l’évocation et l’efficacité. Loin de l’introspection des trois derniers albums, The Pale Emperor signe le grand retour musical de Marilyn Manson, montrant au monde qu’il n’a pas fini de le détruire, comme ça, pour le plaisir.

Sincères condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

Plus d’informations sur marilynmanson.com

BONUS: écoutez l’album en avant-première.

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