Marilyn Manson Minotaure: Life is a cabaret !

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« Je me sens comme une idée abstraite, toujours en mouvement, prête à se transformer. C’est ce qui me donne le désir de vivre et de créer. Sinon, je suis désespéré. »

(Elle, 12 Mai 2003)

Le Guns God and Government Tour s’achève triomphalement en 2001 après avoir fait le tour du monde, ponctué ci et là de menaces, de coups de feu, de manifestations, surtout aux Etats-Unis où Manson, désigné ennemi public numéro un par l’administration Clinton, subit encore les séquelles de Columbine. C’est pendant cette tournée qu’il rencontre l’icône burlesque et strip-teaseuse Dita Von Teese, sa compagne jusqu’en 2006, partageant avec elle le goût du burlesque, du cabaret et des années 30 berlinoises. En 2003 sort The Golden Age Of Grotesque, un disque où se mêle Dadaïsme, expressionisme, cabaret, swing, jazz, ainsi que IIIe Reich, république de Weimar et Entartete Kunst (Art dégénéré). Lire la suite

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Marilyn Manson Minotaure : Creator, Preserver, Destroyer

 Antichrist Superstar

« Antichrist Superstar » est le deuxième album de Marilyn Manson que je me suis procuré. C’était environ une semaine après avoir acheté le Best-Of « Lest We Forget ». Un des albums les plus controversés de l’Histoire du Rock. Fielleux, vénéneux, hurlant, bruyant, chaotique, nihiliste, « Antichrist Superstar » est la première partie d’une trilogie poursuivie avec « Mechanical Animals » et « Holy Wood », ou Manson réécrit l’Apocalypse à son nom. Chronique d’une œuvre colossale et complexe, qui fit entrer Marilyn Manson dans la légende.

Antichrist Superstar

La fin est proche

Antichrist SuperstarJ’ai rapporté l’album chez moi. Sur la pochette en carton qui entoure le boîtier, une photo de la face blafarde de Manson – veste noire, chemise rouge, cravate noire – accompagnée du fameux « shock logo », une flèche en forme d’éclair pointant l’Enfer à l’intérieur d’un cercle. Autour, des lettres en hébreux, quatre chiffres romains (IX VI III VII), le nom de l’artiste en minuscules et « Antichrist Superstar » en majuscules. De l’autre côté, une autre version de la pochette, le nom de l’artiste en majuscules, « Antichrist Superstar » en minuscules, une photo beaucoup plus trouble de Manson, des ailes d’insectes dans le dos. Un cercle, quatre mots : « heart, mind, complacent, malice ». Intriguant. J’ouvre, la pochette montre Manson en ange déchu, des ailes d’insecte, la main droite pointant l’Enfer, la main gauche vers le ciel, portrait inversé du Christ. Antéchrist. Le ton est donné.

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Je mets le disque dans ma chaîne. Des bruits de foule, un public qui scande « We hate love ! We love hate ! » avant que débute le rageur « Irresponsible Hate Anthem ». Date de l’enregistrement live en intro : 14 Février 1997, soit quelques mois… après la sortie du disque. Basse lourde, riffs énervés, la voix de Manson se fait hurlante, bruyante, distordue, crachant un premier couplet assassin : « I am so all-american, I’d sell you suicide / I am totalitarian, I’ve got abortions in my eyes / I hate the hater, I’d rape the raper / I am the animal who will not be himself » (Je suis tellement américain que je vendrais ton suicide / Je suis totalitaire, j’ai des avortements dans les yeux / Je hais le haineux, je violerais le violeur / Je suis l’animal qui ne veut pas être lui-même.)

 

Et puis on enchaîne sur « The Beautiful People » (LE morceau du groupe, même si leur « tube reste « Sweet Dreams (are made of this) »), percussions martiales sortant d’un gargouillis de sons étranges, des voix distordues et inaudibles, des riffs presque « militaires », une voix qui passe du chuchotement au cri… un sommet.

De là, je me suis laissé emporter. Le voyage est étrange, angoissant, douloureux. Résolument sombre, on est loin des couleurs de « Portrait Of An American Family » ou de « Smells Like Children ». Il n’y a pas d’espoir ici, et l’humanité assiste impuissante à l’avènement de la Bête, « Antichrist Superstar ». On passe de la rage du premier morceau à l’angoisse d’un « Tourniquet », de la froideur de « Cryptorchid » à la détresse de « Minute of Decay ». Bruyant et indiscipliné, on sent tout de même une œuvre complexe, foisonnante. Chaque chose est à sa place, rien n’est dû au hasard ou à la simple explication esthétique. Tout est réfléchi.

Au bout de soixante-seize minutes on se sent vidé, épuisé par le voyage. Soixante-seize minutes d’une ambiance lourde, froide, métallique, soixante-seize minutes infernales, dissonantes, disharmoniques, déstructurées, déconstruites même. Soixante-seize minutes durant lesquels le monde chute sous vos yeux sans que vous ne puissiez rien y faire. « Prick your finger it is done… The Moon has now eclipsed the Sun… The Angel has spread his wings… The time has come for bitter things » (Pique ton doigt, c’est terminé… La Lune a maintenant éclipsée le Soleil… L’ange a déployé ses ailes… Le temps est venu pour les choses amères…)

Un processus douloureux

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Après ses deux premiers disques, Manson explore l’Art sous toutes ses formes. Un noël, il vole tous les petits Jésus des crèches exposées traditionnellement dans les jardins pour les remplacer par des petits bouts de viande avariée. Il va de plus en plus loin. Ses expériences intègrent sexe, drogues, sang, viande, nourriture avariée, femmes nues… Il semble explorer sons Enfer personnel, à se confronter à ses propres démons. C’est à époque qu’il rencontre Anton Szandor LaVey, philosophe, musicien, artiste, fondateur de l’Église de Satan et auteur de la fameuse Bible Satanique. Il obtient le titre honoraire de « Révérend » de l’Église, surnom encore utilisée aujourd’hui, bien qu’il n’ait jamais officié, et qu’il n’ait jamais pris part à une de leurs réunions.

Toujours hanté par l’Apocalypse, le péché, la damnation, il songe alors à faire une version parodique nihiliste de « Jesus Christ Superstar », le célèbre opéra-rock d’Andrew Lloyd Webber et Tim Rice. Épaulé par Twiggy Ramirez (Basse), Daisy Berkowitz (Guitare, quittera le groupe à la fin de l’enregistrement de l’album, sera remplacé par Zim Zum), Madonna Wayne Gacy (aka Pogo, Clavier) et Ginger Fish (batterie), il écrit tous les textes de cet album hors normes, premier volet de ce qu’il considère déjà comme sa propre Apocalypse.

« Antichrist Superstar » est accouché dans la douleur. Pris dans une spirale drogue-alcool-dépression, Manson est au bord du gouffre, prisonnier d’une existence qu’il juge précaire. A tel point que Manson enregistre un message de détresse et le mix à l’envers sur « Tourniquet ».

A la sortie de l’album, Manson est plus apaisée, résolu de laisser cet épisode chaotique derrière lui. « Antichrist Superstar » entre directement à la troisième place des charts, chiffre omniprésent sur l’album : première partie d’une trilogie, l’album est en effet composé de trois parties, la chanson-titre porte le numéro 12 (1+2 = 3), la photographie du groupe à l’arrière du boîtier représente trois personnes… etc. Il entame une tournée mondiale colossale, remplit les stades et inquiète les politiques et les puritains. C’est à cette époque que les manifestations contre lui commencent à avoir un réel succès en rassemblant parfois plusieurs milliers de personnes. Le très puissant lobby familial de l’AFA (American Family Association) distribue des tracts à l’entrée des salles sous forme de déclarations sous serment (fausses, bien entendues) de prétendus anciens fans qui affirment avoir assistées à de véritables orgies sataniques, extrait :

« Manson a amené un chien sur scène et a eu des relations avec lui. Le groupe a demandé au public de s’allonger sur le sol et de baiser. Je les ai entendu demander à la foule de violer les petites filles et les petits garçons. (…)

Dans le public, les plus jeunes avaient entre neuf et dix ans. Les drogues circulaient de l’avant à l’arrière de la salle. Le service de sécurité encourageait le public à faire ce que Manson demandait. (…) J’ai commencé à craindre pour ma propre sécurité lorsque la foule a commencé à délirer. (…)

J’ai vu les membres du groupe simuler ou avoir des relations sexuelles entre eux. Au cours d’une cérémonie satanique, Manson a parlé de sacrifier des animaux (…) puis il a aspergé le public avec un liquide bizarre. (…) »

Je coupe les passages où la foule déchaînée déchire des animaux vivants, violent des enfants et ont des rapports anaux avec les membres du groupe, et où, évidemment, Manson force des filles à avoir des relations sexuelles avec lui sur scène. Je coupe également les accusations de sacrifices humains (si), de torture, de tournages de snuff movies… Manson dans son journal de tournée (reproduit dans Mémoires de l’Enfer), se demande très justement qui, dans cette historie, est dans le péché. Ceux qui inventent ces histoires grotesques ? Toujours est-il que ces fausses déclarations sous serment sont la source de toutes les légendes qui circulent encore aujourd’hui (véridique) sur lui, soit dans la presse (les journalistes ont, en général, l’impression que vérifier n’est pas tellement leur fonction), soit dans la population.

            Certains shows sont annulés sous la pressions des sectes chrétiennes et des bigots, et surtout de certains politiques haut placés : Manson entre alors dans la liste des ennemis publics du gouvernement et de l’Amérique Puritaine, pas loin de Castro.

Nihilisme Nietzschéen

Mais pourquoi, au fait ? Que dit cet album de si subversif ? Plus qu’un album de musique, « Antichrist Superstar » est une œuvre artistique et philosophique totale, comportant d’innombrables niveaux de lectures. Le livret foisonne de symboles alchimiques, de lettres en hébreux (H I V H, dans plusieurs configurations, lettres composant en hébreux le nom de Dieu, IHVH, ou, dans le désordre, le nom de démons), de symbolique biblique, de numérologie… A dire vrai, bien trop complexe et bien trop long pour expliquer cela en un article.

Mais les thèmes chers à Manson sont bien présents : contraste et alliance du Bien et du Mal, du Masculin et du Féminin (la Bête est hermaphrodite), de l’envers et de l’endroit (le disque fonctionne comme un cercle, une sorte de boucle infinie, le dernier morceau faisant écho aux premiers chuchotements de l’introduction. La clé du disque se trouve dans son enfance : son grand-père, ses cauchemars, ses tentatives de croire en Dieu, de s’intégrer. Manson dira plus tard qu’il est devenu « le monstre dont j’ai toujours eu peur ». Dans une sorte de thérapie par le mal, Manson devient ce qui le hante : le Diable, le sexe, les drogues, les interdits. Il finira par avouer n’être pas tellement éloigné de son grand-père dans la chanson Kinderfeld.

Mais Manson, grand lecteur de Nietzsche, introduit dans ce disque, dans les paroles de ses chansons, beaucoup de philosophie. Comme Nietzsche décrivait le nihilisme comme l’ennemi de la civilisation, Manson va rapprocher ce concept du concept d’Antéchrist, qui est, dans le christianisme, symbole de tout ce qui n’est pas chrétien. Manson incarne donc l’Antéchrist Superstar, l’anti-tout, contre tout ce qui est pour et pour tout ce qui est contre.

Le nihilisme, donc, décrit le monde comme étant dénué de tout sens, de toute vérité, et donc de toute notion de Bien absolu et de Mal absolu. Manson va transformer le nihilisme en arme contre la chrétienté, contre la société américaine et contre la société de consommation. Comprenez : il n’attaque pas l’Amérique puritaine dans ses valeurs directement, mais dans son système de valeurs manichéen et borné, aveugle au point de refuser la responsabilité collective de la société quand il s’agit de la violence et de la délinquance. Il interroge le sens de l’Histoire dans Irresponsible Hate Anthem (« L’Histoire est écrite par les vainqueurs »), la vision canonique de la beauté imposée par les médias, affirmant en passant que le pouvoir capitaliste (avatar du fascisme) puise sa force dans la faiblesse des masses (The Beautiful People), la légitimité de l’autorité (Cryptorchid), mais aussi sa propre image de célébrité (Mister Superstar), et enfin tout le système des valeurs humaines dans 1996 ou il devient anti-tout et anti-lui. Un album nihiliste donc, mais qui ne se prive pas d’être politique, même si l’art est toujours pour lui un point d’interrogation. Il se contente donc d’interroger, de remettre en cause, de pointer du doigt, de détruire tout ce qu’il voit, dans une sorte de version trash du doute Cartésien, et finalement, « faire table rase du passé ».

Manson nous parle aussi de lui. Le disque, composé en trois parties, narre l’évolution d’une créature innocente (« worm », le ver) au monstre qu’il devient ensuite (le fameux « disintegrator »). La première partie porte le nom de la 5e carte du tarot, « The Heirophant », qui symbolise l’avenir, l’interprète et l’avocat, annonce l’avènement de l’antéchrist, mais Manson prend sa défense car il naît dans un monde de violence (Irresponsible Hate Anthem) contrôlé par les médias et le capitalisme (The Beautiful People). La deuxième partie, « Inauguration of the worm », fait référence à Nietzsche, encore une fois, quand le ver (Brian), refusant l’influence aliénante de ses parents, de la religion et de la société, devient Marilyn Manson, la Bête. La troisième partie, « Disintegrator Rising », décrit la Bête, donc lui, détruisant tout (1996) par rancune, et constatant la vanité de sa propre démarche (Minute of Decay), demandant à son public de le tuer (Reflecting God) pour en faire un martyr et ainsi détruire sa propre création nihiliste (concept beaucoup plus développé dans « Holy Wood »). Enfin, dans Man That You Fear, Manson tire un bilan amer de son évolution en une phrase cinglante lancée comme un coup de poignard à l’Amérique qui l’a fait naître : « L’enfant que vous aimiez est l’homme que vous craignez. »

Mais cet album comporte bien d’autres niveaux de lectures. Alchimiques, symboliques, bibliques, numérologiques, satanique (au sens philosophique du terme développé par LaVey)… Par exemple, le chiffre 666 est présent :

  • Marilyn Manson = 33 = 6
  • Brian Warner = 2+9+9+1+5 = 26 = 8, 5+1+9+5+5+9 = 34 = 7, 8+7 = 15 = 6
  • Antichrist Superstar (MM’s persona) = 1+5+2+9+3+8+9+1+2 = 40 = 4, 1+3+7+5+9+1+2+1+9 = 38 = 11, 4+11 = 15 = 6

Pour tout autre décryptage symbolique de l’album, je vous conseille fortement ce site, en Anglais, qui vous permettra au moins de réaliser la complexité de l’album :

http://www.angelsofdisruption.com/arcane/MMoccult.html

Bonus : Live Hamilton 1997

Mechanical Animals

En 1998 paraît « Mechanical Animals ». Et c’est un véritable choc pour les fans. Libéré de ses vieux démons, Manson signe un disque lumineux, glam, à l’image des couleurs dominantes de l’album : blanc, rouge, jaune, bleu, vert. Il perd en passant beaucoup de fans déçus par ce tournant glam rock qui ose tout. Mais il en gagne énormément.

Glam Rock, Gospel, Soul & David Bowie

MA1 Musicalement, cet album est une merveille. Il faut déjà noter l’absence de Trent Reznor à la production. Manson s’émancipe totalement de la tutelle de Nine Inch Nails, et co-produit l’album avec Sean Beavan et Michael Beinhorn.

Le disque s’ouvre sur Great Big White World, morceau glam rock nappé d’électro, lumineux, qui aurait été planant sans une ligne de basse lourde, soulignant l’aspect angoissé des paroles. Mais le morceau est un bon aperçu de l’ambiance générale du disque en rupture totale avec l’ambiance chaotique et sombre de « Antichrist Superstar ». Sur The Dope Show, l’on entend des chœurs sur le refrain, plutôt accrocheur, sur Mechanical Animals, le morceau titre, la voix est transformée, froide, robotique, sur The Speed of Pain, balade mélancolique, un chœur gospel vient ajouter une touche de soul à des nappes électroniques et une voix là encore tranformée. Le Metal est cependant toujours présent, notamment sur Posthuman ou I Want To Disappear. Enfin, le disque se clôt sur deux balades presque acoustiques, déchirantes, The Last Day On Earth et Coma White (une de ses plus belles chansons).

Influences multiples, un glam rock flamboyant n’hésitant pas à chercher gospel et soul, électro et pop : un choc pour les fans de la première heure, habitués aux refrains rageurs, aux cris, aux riffs énervés, à l’ambiance poisseuse d’un « Smells Like Children ».

Mais un autre aspect musical de ce disque est à souligner : l’hommage appuyé au glam rock de David Bowie – époque « Ziggy Stardust » et « Aladdin Sane » – souvent cité par Manson. Androgynie, travestissement, les références à Bowie ne manquent pas, même si Manson n’oublie pas d’en faire son œuvre – encore une fois complexe et plus sombre qu’il n’y paraît dans un premier abord.

Drogues et contemplation

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L’album a deux pochettes. L’une représente Alpha, premier alter-ego de Manson dans ce disque, l’autre représente Omega, deuxième alter-ego. Oméga est un extra-terrestre (tiens, Bowie) tombé sur Terre, capturé, et transformé en star glam rock toxicomane, un produit de consommation pour la masse guidée par les médias (écho à The Beautiful People), placé à la tête d’un groupe de rock, The Mechanical Animals. Là s’arrête la référence à Bowie. De l’autre côté, il y a Alpha, miroir inversé d’Oméga. Alpha est plus proche de Marilyn Manson lui-même, tout juste sorti de l’expérience « Antichrist Superstar » et de son nihilisme, redécouvrant des émotions mais ne sachant pas comment s’en servir, il essaye d’apprendre, mais est triste de voir les gens autour de lui incapables de ressentir la même chose que lui, il les voix comme des animaux mécaniques. Vulnérable, il finit par voir ces émotions comme un handicap. L’enjeu général de l’album est de réunir les deux faces, l’Alpha et l’Oméga (référence biblique, Apocalypse, mais nous verrons ça plus tard), dans le Coma Blanc (Coma White, qui clôt l’album, référence à l’abus de drogue et à l’overdose), afin de reformer à nouveau un être fonctionnel, pourvu de deux faces ambivalentes (toujours ce thème récurrent).

Quand on ouvre le livret côté Alpha (créature nue androgyne, photographie de Joseph Cultice ayant remportée un grand succès critique), on trouve les paroles des chansons Great Big White World, Posthuman, The Speed of Pain, The Last Day on Earth, Disassociative, Mechanical Animals et Coma White, soit les chansons dont les paroles sont les plus poétiques, contemplatives, ou Manson découvre qu’il est capable de ressentir quelque chose, qu’il n’est pas la bête insensible et nihiliste du précédent album. De l’autre côté, côté Oméga, on trouve les sept autres titres, les plus superficiels (en apparence), parlant de sexe, de drogues, de célébrité, avec une grande influence Warholienne (Manson parodie le fameux « Fifteen minutes of fame » dans I Don’t Like The Drugs (But The Drugs Like Me), le transformant en un « Fifteen minutes of shame » sarcastique et lucide). Cependant, ces textes ne sont pas dépourvus d’ironie et de critique. Dans New Model no.15, on entend ainsi « I’m the new, I’m the new, new model / I’ve got nothing inside / Better in the head and in bed / At the office / I can suck and I smile / New, new, new model » (Je suis le nouveau, je suis le nouveau, nouveau modèle / Je n’ai rien à l’intérieur / Mieux dans la tête et au pieu / Au bureau / Je peux sucer et je souris / Nouveau, nouveau, nouveau modèle).

Enfin, fidèle à la numérologie, le nombre quinze est omniprésent dans l’album. Marilyn Manson est ainsi orthographie MAR1LYN MAN5ON, il y a 15 titres en comptant le titre bonus (n’est pas présent sur toutes les éditions de l’album). Manson est né le 5 Janvier, soit le 1/5 selon la notation américaine.

La tournée qui suit l’album présente un show lui aussi scindé en deux : Alpha et Oméga. Costumes à paillettes, cheveux teints en rouge, plumes et chœur en arrière-plan, néons… Un déluge de lumière et de couleurs. La tournée est interrompue le 20 Avril 1999 par la tuerie du lycée de Columbine.

Bonus : Live à Brixton 1998

Holy Wood

Columbine

 Le 20 Avril 1999, deux adolescents ouvrent le feu dans le lycée de Columbine à Littleton dans le Colorado. La tuerie fait 15 morts (pur hasard) en comptant les deux tueurs suicidés. Il s’agit alors d’une des plus grosses tueries dans un établissement scolaire aux Etats-Unis (il se trouve que c’est une sorte de tradition, là-bas), l’affaire fait la Une des médias dans le monde entier, et provoque une très forte émotion aux Etats-Unis. Un journaleux lâche alors sur CNN que les deux tueurs portaient des T-Shirts Marilyn Manson et étaient fans du chanteur. Et, même s’il s’est avéré que l’information était fausse, le coupable est tout de suite trouvé.

Marilyn Manson, le chanteur aux prestations controversées fait la Une des médias, accusé d’avoir tué par mauvaise influence sur des adolescents fragiles, d’avoir provoqué la violence, d’avoir insufflé la haine au sein d’une jeunesse sans repères. Manson annule le reste de sa tournée, ne voulant pas participer au processus de médiatisation qu’il juge malsain, érigeant Eric et Dylan, les deux tueurs, en célébrités (Ils feront la Une de nombreux magazines). Reclus, il sombrera dans la dépression, harcelé par des associations de défense de la famille, menacé de mort tous les jours, et pensera même au suicide. Mais il se relèvera, la rage au ventre.

Il rédigera une tribune dans Rolling Stone Magazine « Columbine: Whose Fault Is It? », et reviendra en tournée, qui sera d’une tonalité plus sombre. Il terminera le Rock Is Dead Tour en corset noir, signe d’un retour à une tonalité plus sombre.

Après la mort

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Le 14 Novembre 2000 paraît « Holy Wood ». Sur la pochette, le cadavre de Manson crucifié, la machoire inférieure arrachée (privée de la parole). Cette pochette censurée dans de nombreux points de vente aux Etats-Unis et dans le monde donnera le ton d’un album qui est en premier lieu une réponse cinglante à l’affaire Columbine et à la chasse aux sorcières qui a suivi.

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Dès le premier titre, Godeatgod, une ambiance lourde et sombre, où la mort est omniprésente. On parle d’arme à feu, de mort, de mouches, de cadavres, de Dieu et de martyr. Le chant sort d’outre-tombe, comme surgissant des ténèbres. Le deuxième titre est The Love Song, au chant vénéneux. La basse est plus lourde que sur « Mechanical Animals », les riffs plus martiaux, l’électro plus discrète reste en fond sonore, en interlude, mais n’inonde pas les fin de morceaux. La voix est moins trafiquée, le son plus dépouillé. La tonalité est plus Metal, avec des balades pleines de poison, à la manière du début de  Target Audience (Narcissus Narcosis) ou de In The Shadow Of The Valley Of Death, ballade gothique où l’on peut entendre chant religieux synthétisés, violoncelle électrique, et guitare acoustique. On trouve du clavecin sur The Nobodies (les première notes, dans le désordre, de la sonate au claire de lune de Beethoven, un des morceaux préférés d’un des deux tueurs), et du glam, tout de même, sur The Death Song.

L’album est parsemé de bruits de mouches, une ambiance post-apocalyptique à rapprocher de la dépression récente de Manson, de ses envies de suicide, de l’impression d’être mort. Ce disque est comme une résurrection, et sans émotion. De la rancœur, de la rage, de la colère, la voix de Manson porte en elle ces mois entiers de harcèlement médiatique, de menaces de morts, d’accusations délirantes. Manson revient pour se faire justice, et tout le monde va y passer. Voilà ce que dit la voix de Manson. Ironique, grinçant, sarcastique, il déverse son fiel sur tous les aveugles, les lâches, les incapables, les religieux, politiques, médias et journalistes qui l’ont pris en chasse.

Martyr et résurrection

Comme les deux précédents albums, « Holy Wood » a une narration particulière. Il raconte la montée au pouvoir d’un anonyme, à la tête d’une révolte contre Dieu et la société (Holy Wood) qui les mènera au suicide dans la Vallée de la Mort, révolution composée des rebuts de l’humanité, des parias, des boucs-émissaires (dont il fait partie). C’est une allusion à Charles Manson qui voyait dans le fameux « White Album » des Beatles la prédiction d’une révolte des noirs dans la Vallée de la Mort, raison évoquée par l’intéressé pour justifier ses meurtres.

Une des obsessions de Manson est omniprésente dans l’album : le culte de la célébrité en Amérique, et la fabrication des martyrs. Kennedy est la figure emblématique de ces martyrs modernes. Manson dit à l’époque avoir grandi avec « la cervelle de Kennedy giclant sur toute l’Amérique ». Il interroge, par son pseudonyme, l’absurdité de pouvoir être aussi célèbre en commettant un meurtre qu’en étant une icône du glamour. La médiatisation des visages des deux tueurs de Columbine n’est pas loin. Dans cet album, Manson s’identifie donc à la figure de l’Ange Déchu, foudroyé par Dieu pour avoir voulu apporter la conscience aux hommes. Manson, foudroyé par son propre pays pour avoir essayé de réveiller les consciences.

Les thèmes généraux de l’album sont très politiques. Armes à feu (The Love Song), jeunesse et éducation (The Nobodies, Disposable Teens), politique spectacle (President Dead, King Kill 33)… Manson accuse la société, il montre du doigt et rétorque à une Amérique qui l’accusait d’avoir tué : je ne suis que votre reflet, vous avez fait de moi ce que je suis, vous avez fait des tueurs ce qu’ils sont. Il interroge de nouveau le mythe libéral de la réussite personnelle, du « tu deviens ce que tu veux devenir si tu le veux vraiment » et responsabilise encore une fois l’ensemble de la société sur l’importance de l’éducation. Il interroge le rôle des médias de masse, de la politique et du gouvernement, de la religion, dans la manipulation de la population. On peut entendre ainsi dans Disposable Teens « And I’m a black rainbow / And I’m an ape of god/ I’ve got a face that’s made / for violence upon / And I’m a teen distortion / Survived abortion / A rebel from the waist down / I wanna thank you mom / I wanna thank you dad / For bringing this fuckin world to a bitter end / I never really hated a one true god / But the god of the people I hated / We’re disposable teens » (Et je suis un arc-en-ciel noir / Et je suis un singe de Dieu / J’ai un visage de souffre-douleur / Et je suis une distortion d’adolescent / Qui a survécu à l’avortement / Un rebelle des pieds à la tête. / Je veux te remercier Maman / Je veux te remercier Papa / Pour amener ce putain de monde à une fin amère / Je n’ai jamais vraiment detester un seul vrai Dieu / Mais le Dieu des gens que je détestais / Nous sommes des adolescents jetables).

Le disque se termine sur Count To Six And Die, une chanson qui parle de désespoir et de suicide. A la fin de la chanson, on entend un pistolet qui tire cinq coups à vide, et se recharge pour un sixième. Et le disque s’arrête. Le silence de la mort ? Le retour à la vie ? On pencherait plutôt pour la deuxième hypothèse, puisque cette outro faisait office d’introduction aux concerts du Guns, God and Government Tour. Durant cette tournée, il sera protégé par le FBI et essuiera plusieurs tentatives d’assassinat, mais ne renoncera jamais à la scène, se déclarant prêt à mourir pour son Art, pour ce qu’il dit.

Bonus : Guns, God and Government Tour Live Los Angeles

Une trilogie à double sens

Ces trois albums représentent une trilogie à lire dans les deux sens. Le premier, dans l’ordre chronologique de parution des albums, est sa vision de l’Apocalypse. « Antichrist Superstar » représente l’avènement de l’Antéchrist, de la Bête. « Mechanical Animals » représente la fin elle-même, l’alliance entre l’Alpha et l’Omega, allusion à l’apocalypse de Jean. L’alliance des opposés provoque l’Apocalypse, qui signifie au sens étymologique du terme « Dévoilement ». « Holy Wood », enfin, est ce qui subsiste après la fin, c’est-à-dire la mort, les cadavres, les mouches, les insectes, le silence.

Dans l’autre sens, il parle d’un homme qui tente de se révolter contre le monde injuste (Holy Wood), se fait récupérer par le système et devient accros à la drogue et insensible (Mechanical Animals) pour enfin devenir nihiliste (Antichrist Superstar), cherchant sa place dans un monde qui n’a plus de sens, il devient tyrannique et, amer, trahissant les idéaux de sa révolution, finit par se détruire lui-même.

En fait, plus qu’une trilogie, c’est un triptyque, c’est-à-dire que le panneau central est le plus important. En effet, dans les deux cas, la fin est déterminée par le panneau central. Dans le premier sens, c’est l’alliance des opposés qui provoque la fin, dans l’autre sens, c’est la récupération du révolutionnaire par le système qui provoque sa perte et sa trahison.

Ce triptyque est, comme j’ai tenté de vous le montrer, une œuvre complexe, dense, et pourtant incroyablement cohérente. Chaque œuvre a un sens propre, mais peut révéler un sens nouveau au contact des deux autres, et ce dans n’importe quel sens. Et croyez bien que nous n’avons fait qu’effleurer dans cet article les différentes lectures que l’on peut faire de cette œuvre colossale et pourtant extraordinairement sous-estimée.

Sincères Condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

Bonus de fin (enfin) : Marilyn Manson dénonce le « fascisme de la beauté et de la chrétienté » devant un parterre de VIP ébahis aux MTV VMA de 1997 :

Manson récidive l’année suivante :

Et après Columbine :

Marilyn Manson Minotaure : aux origines

Marilyn & Manson

« Dehors, il tombait des cordes. A peine sorti de sa coquille, rejeton de l’humanité toute entière, Marilyn Manson est entré sans se presser. Pas de doute : il commençait à ressembler à Elvis et à sonner comme lui. »

David Lynch

« L’Enfer, pour moi, c’était la cave de mon grand-père. »  Lorsque l’on s’apprête à se rendre aux origines de Marilyn Manson, cette phrase est incontournable. Ouverture à son autobiographie Mémoires de l’Enfer, publiée après le succès de son album « Antichrist Superstar », l’épisode qu’elle résume a fait le tour du monde. Jeune garçon, il s’introduit en douce dans la cave de la maison de ses grands-parents, domaine particulier – et interdit – de Jack Warner, grand-père de Brian Warner. En bas, il découvre que le passe-temps de son grand-père n’est pas de faire tourner un petit train électrique toute l’après-midi. Lingerie féminine, vieux films pornos crasseux, photos zoophiles, godemichés, Brian découvre la face sombre de son grand-père et assiste, dissimulé sous l’escalier, à une séance de masturbation dont les râles sont dissimulés par le bruit du petit train électrique. Lire la suite

Marilyn Manson Minotaure

Marilyn Manson Minotaure

Marilyn Manson. Rarement un artiste aura été autant controversé. Son nom, d’ailleurs, résonne comme le scandale. Ce nom, qui est dans l’inconscient collectif synonyme de controverse et de polémique. Ce nom, attaché dans l’esprit de beaucoup de gens aux rumeurs les plus folles, aux légendes les plus tenaces. Une légende. Voilà ce qu’est Marilyn Manson. En ayant réussi à ancrer son nom dans le langage commun, Marilyn Manson est devenu un monstre sacré du rock, et selon certains journalistes, il serait même « La dernière rockstar». Lire la suite