Le sanctifier

Quelle douce musique, douce musique, qui résonne dans la maison de Dieu. Sous Sa lumière sous les vitraux, sur le sol mouillé par l’hésitant soleil du soir, quelle douce musique, douce musique, l’élégante supplique vibrée par nos deux corps, corde sensible de sa voix, quelle jolie plainte, quelle douce musique. Sa peau blanche sous la lumière, jaune et rouge et verte et bleu, une auréole projetée sur sa poitrine nue, quelle douce musique et le mouvement, rappel du thème, douce musique, l’élégant déhanchement, sur la pierre froide dans la maison de Dieu.

Quelle douce musique qui chante si haut si bien dans la maison des saints, douce plainte, douce supplique, qui chante si haut si bien dans la maison du Seigneur. Dans la demeure de Dieu.

Et qui respire. Et qui halète. Et qui souffle. Et qui vibre. Quelle douce musique.

Quelle douce musique. Lire la suite

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Et prie Dieu pour leur âme

etpriedieu_bann

Tu avais dit que tu ne me laisserais pas, mon frère, mon frère, tu avais dit que tu resterais, que tu ne partirais pas, tu avais dit, tu l’avais bien dit, mon frère.

Mes yeux flous te voient, masse inerte, tâche immobile sur le sol, je ne vois pas tes yeux, je vois du rouge sur ta poitrine. Le mur est froid mes mains le griffent, je ne sais pas où est le sol, exactement, où est le sol froid sur lequel je m’agenouille. Mes yeux flous te voient, masse inerte, ma main te touche tu as l’air si paisible. Lire la suite

Plus loin

J’ai arrêté quand j’ai senti dans tes yeux comme une absence. J’ai su que tu étais après. Après retrouvé, avoir la vie comme héritage, tu avais la mort comme passé. J’ai arrêté de te parler. Sur ton lit blanc, sorti de ton coma tu avais dans ton regard quelque chose qui tenait du miracle : plus loin, l’avenir trop proche était même devenu inutile, toi devenu une source de temps, plus loin dans tes pupilles seulement la surface blanche du plafond.

Mais tes iris étaient comme plus loin que le blanc. Pas le mur. Pas le bête plâtre ni la peinture blanche qui le recouvre, pas les autres murs, pas la surface lisse des fenêtres, ni tout ce qui se trouve derrière, pas les vitres. Quand tu regardais le mur, tu voyais plus loin, l’opacité. Quand tu regardais, prenant prétexte de l’extérieur, la fenêtre de ta chambre, tu regardais plus loin, la transparence. Au travers cette transparence, semblant regarder les arbres tu observais la vie. Les premiers balbutiements du printemps au travers les dernières brumes de l’hiver. Le soleil après la pluie.

J’ai arrêté de te parler. Je te racontais ma journée mais tu voyais après. Plus loin que le simple récit de faits banals et certains, durs comme la pierre, immuables, importuns. Tu as serré ma main très fort, tu voulais sentir mon sang passer tranquillement dans mes veines. Tout ça ne vaut pas une équation, c’est certain, ni toutes les pages d’un journal d’ennui, c’est simplement un sentiment, gratuit, irréfléchi, jeté là en bas d’une falaise d’affreuses certitudes et laissé aux vagues. Tes mots, rares, précieux, étaient à eux seuls quelque chose de la sérénité.

Quand j’arrivais dans ta chambre, ton sourire me montrait qu’en entendant mes pas, tu n’avais pas attendu un homme, mais moi. D’un regard tu me désignais une chaise entre ton lit et la fenêtre. Je m’asseyais et te racontais ma journée, qui t’ennuyais parfois. Ce n’est pas un fait très étrange que les choses banales ennuient les gens. C’est la petite routine énervante de ceux qui n’ont rien d’autre pour avancer qu’un pas assuré en un terrain trop connu : la sombre imbécillité de l’habitude. En fait de s’échapper, ils s’évaporent dans la lecture d’un roman ou de poèmes, dans le lit d’une symphonie ou d’une putain, prisonniers de ce qu’ils connaissent déjà. Leurs barreaux sont faits des choses de leur passé, de nœuds qu’ils ont noués, et pour les enfermer un lourd cadenas de lâcheté, dont la clé bien cachée est au fond de leur cœur. Il me semblait être de ceux-là, un imbécile heureux. Ou presque, tu sais, le soupçon est toujours présent, c’est celui qu’on ne soupçonne pas, aussi imbécile que nous, qui soupçonne dans le vide, soupçonne dans le présent, dans le passé, soupçonne, soupçonne, et ne réfléchit jamais. Ce n’est pas confortable. Voilà. Les gens n’aiment pas être dérangés dans leur confort. La liberté, partout, tout le temps, la liberté de tout, oui, certes, mais allongé.

Toi, tu me parlais peu. Ce n’est pas un reproche. Mais ton silence était la meilleure réponse à ma présence. Les mots, s’ils sont inutiles, ne valent pas la peine d’être dits, ni même réfléchis. Tu me regardais. Plus loin encore. Tu m’as parlé plus souvent. Tes mots n’étaient jamais inutiles. Tu voyais plus loin.

Notre dernière conversation, je m’en souviens encore. Pas que je m’ennuyais, ni toi… Mais la vie. Tu sais, quand je t’ai retrouvé… Enfin, tu vois, j’ai peut-être vu trop loin. Une petite déception. Un petit regret, d’avoir vu, au-delà de ton coma, trop loin. Quand tu en es sorti, après deux mois… enfin, … J’ai vu trop loin. Ta maladie, peu m’importait, en fait, j’ai vu plus loin, je t’avais trouvé vivant, tu étais là… Tout allait bien.

Quand je suis arrivé, tu étais assez pâle. Ce n’était pas grave, j’ai vu plus loin. Quand j’ai pris ta main, tu tremblais, tu étais chaud, mais ce n’était rien… J’ai vu plus loin. Je me suis assis, et puis tu m’as parlé :

« Je ne me souviens plus comment tu m’as retrouvé, je sais que je t’ai appelé et là…

– Le fameux trou noir…

– Oui. Gros et gras. J’ai beau essayer d’y échapper, de regarder à côté…enfin.

– Et bien, je suis arrivé chez toi, et tu étais dans la baignoire… La couleur de l’eau, c’était rouge… Tu sais ça ne me plait pas beaucoup de…

– Continue.

– Tu n’as eu qu’un regard pour moi avant de sombrer. Tu pleurais sans vraiment pleurer, tu avais des spasmes. Je t’ai sorti de là et t’ai déposé sur le tapis de bain. J’ai fait en sorte que tu ne saigne plus et puis… Mais enfin, pourquoi ? »

Tu m’as regardé. Intrigué, hésitant. C’était trop peu pour parler. Tu voulais être bousculé plus fort. Tu as froncé un peu les sourcils, fait claquer ta langue et regardé le plafond.

« Pourquoi maintenant ? Pourquoi ce geste ? La maladie ? Je ne sais pas, aide-moi un peu, que j’y comprenne quelque chose… Je ne sais même pas où je mets les pieds quand je viens te voir, j’avance dans un désert que tu as façonné…

– Parce que quand j’ai regardé l’avenir, j’y ai vu la mort. »

Tu as fermé les yeux. Tu étais fatigué. D’ordinaire je t’aurais laissé là, sur une demi-réponse, sur une situation incomplète, jouant seul au funambule dans ton désert blanc. Une petite rupture dans le présent lassé de mes habitudes. Mais c’était trop peu. Je voulais voir plus loin.

« Alors, pourquoi m’avoir appelé ? »

Tu as ouvert tes beaux yeux bleus d’homme fatigué. Le regard flou, la voix incertaine, tu as ouvert la bouche et tu m’as répondu :

« Parce que quand j’ai regardé la mort, je n’y ai vu que la mort. »

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Mémoire d’un Amnésique

Deux heures avant la nuit

Moi et ma mémoire. Ambroise broie du noir. Je bois du noir. Moi et ma mémoire d’amnésique, comme mes yeux vides, ma mémoire blanche, ma mémoire cocaïne.

Envie de me foutre en l’air, de me planter dans le décor. Filer vite, très vite entre les doigts du destin. Comme si j’insultais le futur, comme si je lui crachais au visage.

Le con, fallait pas me provoquer, je vais le tuer, le futur, comme le temps, je vais le tuer.

Mais quel passé, je n’agis que par le désespoir. Un peu de blues et le vague à l’âme. Soudain, un accord me déchire les tripes, c’est le mauvais son, celui qui n’a rien à faire là.

J’éteins, je dors.

Adieu. Lire la suite

Au commencement, ce n’était pas de la douleur

J’ai regardé la corde. Je respirais. Je respirais et j’ai regardé la corde comme si elle était déjà souillée de mon sang. Cette fine corde. Fine corde. La veille, la musique, j’emportais avec moi les cris de quelqu’un d’autre. Un vacarme allant et venant, crochetant, se fermant, se rouvrant en cadence, petite lueur dans la frêle mélodie, crescendo et puis finale, dernier souffle, de toute façon la première fois n’est jamais qu’une répétition. Et le crime jamais qu’une partition. La vie. Le compositeur. Je ne suis que deux mains sous une tête de douleur. Le trottoir dur sur lequel je me prostitue, le béton et les pavés de la musique et de la littérature. Lire la suite

Mon fantôme, et vice-versa

Il fallut me traîner jusqu’à l’endroit de ma tombe. De la mort à la naissance, dans cette ligne brisée d’effort et de mépris, je me suis fait un chemin comme les vers dans mon estomac. Je suis mort d’imbécile, de Honte, à vous me voilà. Hier il en faudra, trop – pas assez à son goût – qui eut la bonne volonté de : mon fantôme et vice-versa. Lire la suite