Des deux côtés du canon

#JeSuisCharlie

J’avais perdu les mots.

J’ai écrit et tout rayé, probablement des dizaines de fois. Sur le papier. Le clavier m’est devenu insupportable, il fallait que j’écrive, oui, mais que j’écrive à la plume. Avec l’arme. Avec mon arme. Celle que j’ai choisie quand j’ai renoncé à commettre un vrai massacre. Quand j’ai décidé que le but de ma vie serait de montrer que la violence des mots est plus meurtrière que la violence des armes. Lire la suite

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Retour aux Enfers

Il est singulier qu’à chaque retour je promette que ce soit le dernier départ. Cela rate chaque fois. Les Enfers, c’est cet oubli douillet qui fait passer le temps plus vite qu’un tube à la radio. En 3 minutes 30 j’ai parcouru trois mois, quatre mois, bientôt cinq et me voilà hors de vue. Lire la suite

mouRIRE

Je suis assez fort. Bouillie de ricanements informes. Solution insoluble, plate ligne droite dans le noir d’un écran vide, jamais, vous m’entendez, jamais. Jamais la peur ne me mettra à terre. Jamais plus l’angoisse fera de mon corps son champ de bataille. Jamais plus mon sang ne coulera, ni pour les autres, ni pour moi. Pilule blanche éclate de rire, son cristallin entre mes dents, gloussement d’estomac plein ; Je fais le vide. Vague tentative d’énervement, avoir l’air – ne riez pas – plus vivant. Avoir l’air heureux. Blanc. Plein d’une joie surfaite, mais plein de joie aux yeux des passants. Ma pilule beauté, ma pilule sourire, ma pilule éclat de rire. Pilule sauveuse des apparences, je sombre, mais rayonnant. Je suis mort, mais en riant.

Je ne suis plus là.

Absurde moment suspendu,

Mort dans mes propres bras.

Absurde corps relâché,

Mort sans rien, vide et nu.

Absurde tête coupée,

Mort, sans rire, souffre Divin.

Absurde cri étouffé,

Mort et rire ;

Absurde Cynisme…

 

mouRIRE

RIRE

 

R.I.P

Oskar K Cyrus

Retour

Un mois. Un mois de repos, de blanc. De page blanche. Un mois que je n’ai rien écrit et là, c’est le retour. D’habitude, ça mettait moins de temps pour revenir, toujours aussi peu clair, comme la vase au fond d’un lac, mais toujours aussi rapide, et délicieusement incertaine. Que fais-je. Plus d’interrogation, seulement des mots qui me viennent et que je ne peux plus arrêter. Enfin, plus trop. Stop. Redémarre.

Un mois. Un mois à couler de l’encre par les yeux sans que ça prenne forme: même pas. Un mois de calme sans écrire, tout juste perturbé par cette information somme toute inutile : Je n’écris pas. Je n’y arrive pas. Je m’en fous. Un peu. Il me reste au fond de ma tête un résidu d’agacement, une sorte de bourdonnement constant et qui me dit « Tu es malade! ». Certes. Je suis malade. Et puis j’arrête, stop. Redémarre.

Un mois. Un mois de calme souriant, innocent, presque, insouciant, peut-être, avec la vie au dessus du doute qui ne se tait pas, non, mais que je n’entends pas. Pas assez fort. Mais tout de même. Agaçant, cette voix: « Tu n’écris pas: PROBLÈME ». Sorte d’ordinateur rouillé et sa voix morse électronique terrifiante, là, tout au fond dans la tête, et qui bourdonne, déclic, voix, déclic, voix, déclic, voix. Décharge. Stop. Redémarre.

Un mois. Un mois, ce n’est pas tant le problème, mais l’exactitude qu’on y met. Sans se le dire, il y a quelque chose d’agaçant, un mois. C’est peu. Court. Ce n’est pas le problème, mais l’exactitude. Quand était-ce? Avant le grand revirement. Avant que je comprenne ce que j’allais faire du retour, après cette absence à dessaouler au fond de la corbeille à papier. Silence. Même sans le dire, c’est criant. On ne sait pas par quelle drogue on y met tout son cœur et puis… ça part. Sans rien, comme ça. On s’arrête. Stop. Redémarre.

Un mois. Un peu plus, un peu moins. Je ne sais pas.

Un mois.

Victoire

Dessin de Leandro David Leiva Torres (Chili)

Sur la terre, près de la mer, une chose attend. Ce n’est pas très grand, un peu noir, un peu blanc. Ça attend. Arrivé le soir, pas pour autant, c’est là sur le sable brillant du coucher de soleil, ça ne bouge pas ; ça n’a pas de nom. Ça attend. Ce n’est ni une pierre que vient lécher la vague curieuse, ni une algue, ni un bateau, ce n’est pas grand. Un peu noir, un peu blanc.

Attendre.

Ce n’est pas au loin, ni derrière, c’est là, devant la mer, face au vent. C’est long et curieux, c’est silencieux, on ne l’entend pas qui respire, mais c’est ici, sur le sable blanc, sous le ciel noir lumineux, ça attend. Pas un mouvement, pas un regard, pas un crachat. Sur la plage semi-déserte, on l’ignore, ou on essaye… On passe devant. On l’écrase d’un pied sûr et volontaire, on s’en va. Ils l’oublient là, gisant sur le sable mouillé par la vague, là, ici, c’est ainsi maintenant. On innove, involontaire, c’est certain.

C’est ivre.

Ça cadence, ça balance, ça chaloupe un peu, et pourtant ça n’est pas en pleine mer. On croirait, oui, comme ça danse, là, allongé sur l’étendue sablonneuse et sale, comme ça chavire comme sur des vagues.
Ça se lève, ça se dresse comme un sauvage coup de talon, porté là en bas de son dos informe, c’est là, maintenant, par terre, qui décolle et puis vole, c’est comme de la fumée au bout d’une longue cigarette, qui danse et ruse, change, se déguise et fond comme un autre fantôme sur la lumière rouge où il est écrit « Exit ».
Ça bourdonne, ça siffle, c’est tout entier un long murmure sans respiration qui va en grossissant. Ça chante comme une machine de rouille et de fer, ça piaille comme un oiseau enroué, comme un cheval fatigué, c’est exténué : ça souffle, ça s’allonge, ça s’arrête.

Le serpent. Le grand serpent roi ténébreux des anges blonds du bon Dieu. Le long ver lombric boueux d’une terre humide et molle, sans racine et infertile. Le long serpent noir aux yeux verts. Qui siffle. Qui damne.

Qui danse.

Sur son front est marquée sa fureur de vivre. Sur son front, au-dessus de ses deux yeux fermés – il est comme un poète, étendu là sur la plage, quand les passants l’enjambent ou l’écrasent – au-dessus de sa face de vieux reptile fatigué et saoul, une trace d’écailles blanches, allant comme un « V ».

Le V de vaincu,
Le V d’étoile verte,
Le V de vivre,
Le V d’ivresse,
Le V d’ouvrir,
Le V de vent,
Le V du souffle sourd de la colère des gens.

Le V de Victoire.

Cette nuit, dans mon lit était l’odeur du massacre

Sur le pavé sombre du sang de la révolte, poisseux, grouillant, se couchait l’ombre morte et sans soupir des arbres tondus, les charognes de caillasse éparpillées là sans un ordre, l’urine des soldats mêlée à leur mépris, couvrant encore l’odeur du viol et de la chair estropiée. Des montagnes, devant, derrière, et à perte de vue, effaçant même toute mémoire du mal : là, partout autour et partout sur cette Terre s’élevaient des montagnes immondes de cadavres nus.
Le ciel était de feu, noir tout au dessus, couronné de rouge et de lumière de sang. La terre n’était plus de la terre, mêlée aux entrailles elle était une substance molle et vivante, qui semblait respirer.
Moi, je ne savais même pas si j’existais ici. Je ne voyais pas mes mains, ni mes pieds, je ne me connaissais pas de corps, je n’avais ni douleur ni plaisir, seulement la vue, l’ouïe, l’odorat, et l’horreur sourde de hurler sans écho. La terreur. La véritable terreur. Je ne pouvais presque faire aucun mouvement. Je ne pouvais que tourner sur moi-même. Et je hurlais. Mais je n’avais pas de voix sous la chaleur étouffante du lourd crépitement des flammes.

Je ne sais pas si c’était l’enfer. Il me semble que non. Ou peut-être que si. C’était l’enfer sur Terre. Ni en dessous, ni au dessus, ni ailleurs qu’ici, le lieu où je me trouvais.

Je ne pouvais pas m’échapper.
C’était inévitable.
Insoutenable.

Dans les flaques d’une boue incertaine, derrière moi, j’ai entendu le pas lent d’un cheval. Je me suis retourné. Rayonnante, chevauchant une monture squelettique au milieu d’anges blancs maigres et terrifiants, semblant flotter sous l’étendard de Dieu, sous la lumière même de son paradis espéré – là, calme et dure, invincible, se tenait Jeanne d’Arc.

Les anges m’ont regardé. Ils me voyaient.
Avais-je un corps ?
Je ne sais pas. Ils m’ont regardé soudain. Elle aussi.
Et puis étirant leur sourire, dévoilant ainsi deux rangées de dents pointues,
Mouvant leur maigreur au dessus du sang fumant,
Tendant vers moi des mains aux doigts brûlés,
Et s’arrêtant pour m’inviter,

Ils se mirent à rire.

Et puis tout s’est figé, je n’ai plus rien entendu de tout ça. Quand le noir s’est fait, brutalement, mais ressentant la même chaleur et – je ne sais pourquoi – une honte mortelle, des bruis d’étoffes, un confort certain, quelques chuchotements, et puis une voix déclarant à je ne sais qui, peut-être à moi, peut-être à quelqu’un d’autre :

« Seigneur, c’est évident,
Maintenant, et voyant cela,
Sans aucun conteste,
Vous êtes un poète ! »